Un voile gonflé d’émotions paisibles

On m’a récemment demandé quel était mon plus beau souvenir.
Des souvenirs merveilleux, j’ai la chance d’en avoir énormément.
Le plus beau, donc ?
Difficile à dire.
Alors j’ai pensé au plus beau tout-premier souvenir que j’ai conservé en mémoire.

Depuis longtemps je le portais en moi, je n’ai pas mis longtemps à l’écrire, celui-là.

 

Nous habitions à Paris, square Vermenouze, au deuxième étage.
Aya, qui était la maman de mon Papa à moi, était venue me chercher.

Souvent j’allais dormir rue Gay Lussac, dans un appartement beaucoup plus grand, situé, lui aussi, au deuxième étage.
Avec Gramp’ nous allions nous balader dans les jardins du Luxembourg.
Comme j’aimais ces balades aux Luxembourg.

Mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.

Lorsque toutes les deux, Aya et moi, nous sommes sorties dans la rue, je me suis retournée pour regarder la fenêtre par laquelle ma Maman à moi toujours nous faisait coucou.
Cette fois-ci elle n’était pas à son poste habituel parce qu’elle était restée allongée sur le lit.
Avant de partir avec Aya, j’avait grimpé près d’elle pour lui donner un énorme bisou, à ma Maman à moi, et elle m’avait dit : « Oh Laure, du calme ! Du calme, du calme, du calme. »

Je voyais qu’un courant d’air gonflait doucement le rideau qui dépassait par la fenêtre en prenant une forme arrondie, arrondie comme le gros ventre de ma Maman à moi.

C’était tellement joli, le mouvement de ce rideau animé par la brise – un voilage, d’ailleurs, pas un rideau.
Tout le bas était brodé.
Et ces broderies, je les connaissais bien pour souvent en avoir examiné le motif.

Sous mes paupière tendues comme un écran, j’ai gardé cette image, aussi précise qu’une photo animée (aujourd’hui on dirait un gif) : la blancheur transparente de ce voilage brodé qui sort par la fenêtre et se gonfle lentement dans le courant d’air.

C’est l’image sans doute la plus ancienne qui fait partie de la famille de mes souvenirs heureux, ceux qui viennent emplir mon cœur d’émotions paisibles.

 

Des années après, la conversation à table s’oriente sur le square Vermenouze, qui donnait dans la rue Mouffetard et son fameux marché, et sur cet appartement tellement mi-nus-cule dont Papa, pendant que Maman était à la maternité et moi chez Gramp’ et Aya, avait assuré seul le déménagement.

Et Papa d’ajouter, devant l’auditoire passionné de ses quatre filles :

— En termes de meubles, vous savez, nous n’avions pas grand-chose, cela avait été rapide. Et lorsque votre mère est sortie de la maternité, nous nous sommes directement retrouvés avenue de Bretteville, à Neuilly, dans un nouvel appartement, tout proche de la rue Pierre-Cherest où habitaient vos grands-parents maternels. Un bel appartement, je dois dire, nettement plus spacieux que le précédent. Un appartement adapté à une famille de deux enfants. Et alors là, Laure – personne n’a jamais su dire pourquoi – tu as été o-di-euse, il n’y a pas d’autre mot, pendant au moins trois semaines. Tu ne lâchais pas ta mère d’un pouce, surveillant Guillemette et la couvant déjà d’attentions. Mais moi, il n’était pas question que je m’approche, tu poussais des hurlements tels que, c’est bien simple, il a fallu que j’aille dormir dans le salon. Ta mère n’en pouvait plus de fatigue et m’avait dit « Je t’en prie, chéri, laisse-nous entre filles, ça n’aura qu’un temps ».

Pauvre Papa, s’il avait su ce qui lui viendrait ensuite. Une troisième fille. Et puis une quatrième !
Mais c’est une autre histoire, toute notre histoire en fait.

Je m’exclame alors que j’ai un souvenir qui se rattache au square Vermenouze et j’évoque ce voilage gonflé qui m’a laissé cette impression si prégnante.

Aussitôt et comme à son habitude, Maman met mes dires en doute, arguant que j’étais bien trop petite pour me rappeler quoi que ce soit de cette époque-là :

— Enfin Laure, réfléchis un peu, tu n’avais que deux ans et quatre mois à la naissance de Guillemette, tu ne peux aaabsolument pas avoir gardé de souvenir du square Vermenouze !

— Et pourtant, tu vois, Maman, je me rappelle très bien ce voilage pris dans un courant d’air léger, qui sort par la fenêtre et se déploie lentement en suivant un ample mouvement que je n’ai pas oublié. Ce n’était pas un voilage tout lisse comme ceux de la rue Pauline Borghèse, le bas était brodé.

— Hmm… mais oui, c’est exact, reconnaît Maman sur un ton hésitant.

Je sais rien qu’en la regardant qu’elle est en train d’essayer de rassembler ses souvenirs, alors je précise :

— Des broderies avec des espèces de fleurs rondes et transparentes comme celles de la plate-bande de devant, à Lannemartin, tu sais, celles que tu mets dans tes bouquets de fleurs séchées !

Et là, Maman me regarde avec un air stupéfait :

— Des monnaies-du-pape ? Mais… comment saurais-tu cela, toi ? Ces rideaux sont restés sur place, tu ne les as jamais vus.

— Enfin, Maman ! Deux ans et quatre mois ! J’ai eu le temps de le regarder, ce voilage, tout de même, non ? Je te dis que je me le rappelle !

 

Sur des détails de ce style, Maman et moi nous accrochons souvent, comme on accroche les rideaux – non, ce sont des voilages (je suis éprise de précision et j’aime bien qu’on appelle les choses par leur nom exact).

C’est agaçant, mais tirons un voile opacifiant sur ces dissensions passagères.

[Credit image : Pixabay]

 

 

 

 

4 réflexions sur “Un voile gonflé d’émotions paisibles

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s