Vouloir y voir clair

Il y a quelque temps je me trouvais dans un parking privé, les néons se sont tout à coup éteints. Une portion de mur, que je ne distinguais même pas, me cachait le voyant rouge de l’interrupteur.
C’est fou ce que le noir peut être noir quand pas un rai de lumière ne filtre. J’étais tout bonnement incapable de faire un pas en avant.
Vers quelle direction ?
Dans l’obscurité la plus complète on perd tout sens de l’orientation.
J’avais peur de buter sur un obstacle, j’étais littéralement paralysée.
Je m’apprêtais à ramper pitoyablement – quitte à ruiner mon pantalon blanc – lorsque la lumière s’est rallumée. Sur le moment j’étais furieuse car les consignes de sécurité ne me semblaient pas respectées par la copropriété, et puis… fiat lux… dans mon esprit elle s’est faite et dans mon cœur aussi, chez moi ça va de pair : je sais maintenant pourquoi je ne dors jamais les volets fermés.

 

Je me réveille.
Noir total.
Noir absolu.
Pas un bruit.
Aucune odeur familière.
Les yeux grands ouverts je ne sais pas où je suis.
Si, dans un lit, mais lequel ?
Je m’assieds et m’extirpe péniblement des draps.
Je suis complètement perdue.

Je ne hurle pas, j’ai passé l’âge et ça ne se fait pas.
Pas quand on a des petites sœurs.
Même quand on a très peur.

Je suis grande et dois être raisonnable.
Mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.

Je risque un pied par terre, me mets debout, avance l’autre, bute dans un tas mou et manque m’étaler.
Ma main droite balaie l’espace derrière moi et rattrape le montant du lit que je longe précautionneusement.
Je n’ose le lâcher tant que je n’ai pas trouvé un autre appui.
De la main gauche je tâte le vide devant moi.
Un frôlement doux, je peux m’accrocher.
Je m’aventure contre cette nouvelle paroi souple et viens heurter un mur.
Mais où suis-je et dans quelle maison ?
Je ne reconnais rien.
Je repars dans l’autre sens, les mains crispées sur ce que j’identifie comme un voilage, mais celui de quelle fenêtre ?
Je me cogne contre une surface qui sonne creux.
C’est un meuble.
Mes doigts courent le long des moulures et retrouvent la forme des fleurs sur le bois sculpté de la bonnetière.
Je la contourne et voilà l’autre mur. Attention aux lits des poupées. Après vient la petite table, ensuite le bibus, et puis la porte. Peu à peu la topographie des lieux se précise dans mes pensées : si je suis bien rue Pauline Borghèse et si je tends le bras, je vais toucher le radiateur.
Victoire, je sais où je suis !
Ne rien y voir est tout de suite plus supportable.

A cette époque Guillemette et moi dormons dans des lits superposés dans la chambre de droite, le bébé et la jeune fille dans celle de gauche. C’est en allant faire une petite incursion dans celle du milieu, la grande, que je serai vraiment rassurée.

La suite est facile, inutile d’allumer, je me faufile jusqu’au lit des parents que j’extirpe de leur sommeil : « J’ai fait un cauchemar. »
Papa se retourne avec un grognement indistinct et continue à ronfler.
Je me glisse dans leur lit tiède.
Maman soupire mais me prend contre elle un moment, elle me gratouille le dos, tendrement. Je connais bien son odeur de la nuit, moite et mystérieuse. Mais je ne reste pas. Une fois réchauffée, je retourne me coucher.

Toute seule, comme la grande fille que je suis à présent.

Demain j’obtiendrai qu’on ne baisse pas le store roulant tout en bas jusqu’au sol, ainsi la lumière jaune et rassurante du réverbère planté devant l’immeuble pourra se glisser sur le parquet vitrifié – j’ai appris ce terme lorsque nous avons emménagé dans ce suuuperbe appartement moderne et traversant (et hop, un nouveau mot emmagasiné) avec son grand espaaace de réception qui ravit mon cher père, et ça, c’est ce qu’on appelle un livinegroume !

Je viens d’avoir sept ans.

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