Placer la barre très haut

Placer toujours la barre très haut dans la vie pour éviter de se la prendre en pleine gueule ? La recommandation à plus d’un titre a son utilité, pour celles et ceux qui tendent à foncer tête baissée, et j’en connais…

Le fait est que cette mésaventure m’est précisément arrivée.

Piscine de Vevey.
J’ai une petite dizaine d’années.
Tous les jours, entre baignades et exploration de tous les coins de cet immense terrain de jeu, nous passons de longs moments sur l’aire des activités sportives, portique, agrès, cheval d’arçon et autres équipements ingénieux.
Parfois nous voyons des champions s’entraîner, c’est captivant.
Le plus souvent nous profitons de ces installations en libre accès.

Sous mes pieds je fais tourner l’énorme et lourd rouleau blanc.
C’est un coup à trouver.
Déjà, pour grimper dessus – il est haut, prévu pour les adultes plutôt que les enfants – je dois m’étendre de tout mon long sur la froide surface métallique enduite d’une épaisse couche de peinture, puis me mettre à quatre pattes et me redresser prudemment, sans glisser ni le faire bouger, et, une fois debout, l’actionner avec mes pieds pour le faire tourner, de plus en plus vite mais pas trop non plus, tout en gardant mon équilibre.

Je suis agile, j’y parviens superbement bien, c’est grisant, j’en suis très fière.

Cette grande souplesse – souplesse physique, nous parlons du physique – c’est de Nannie que je la tiens.
À cinquante et quelques années, ma grand-mère fait encore le grand écart.
Tout le monde pousse des hurlements mais elle le fait allègrement, et elle en rit.

J’ai une grand-mère très marrante quand elle s’y met, il n’est pas besoin de beaucoup la pousser.
Mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.

Une des grosses balançoires en tubulures d’acier devant moi se libère.

D’un mouvement bien calculé pour sur mes deux pieds retomber, je saute du rouleau et me rue – comme à mon habitude – entre les deux poteaux qui soutiennent la barre fixe, cette barre que les athlètes suisses des bords du Léman placent à leur hauteur et qui, fort malencontreusement, a été ce jour-là baissée juste à la mienne.

Je me la prends en pleine gueule.

Gueule, c’est vraiment un gros mot – sauf pour les chiens, là on peut le dire.
Parfois, si c’est réellement exceptionnel, on peut le prononcer (mais Ta gueule ? hhhhan non, ça jamais… quand même).
Considérons alors que les circonstances présentes le justifient.

Je cours donc vers la balançoire vacante, il ne s’agirait pas qu’un autre s’y installe avant moi, et je me prends la barre en pleine gueule – oui, j’ai bien dit gueule et je le répète : en pleine gueule – avec élan et douleur, pile en haut du nez, au niveau des sourcils.

Je me rappelle encore la surprise de ce choc inattendu.
Je suis proprement assommée : je vois le sol devant moi basculer et je tombe, complètement sonnée, dans les pommes mais pas dans l’oubli.

Affolement général, on appelle mes parents au micro.

On a frôlé le drame mais dans ma famille on en a vu d’autres.
Mais ce sont d’autres histoires, toute notre histoire en fait.

On soupire, je n’ai rien de cassé, je suis seulement… estampillée.
« Laure, si tu cessais, aussi, de toujours te précipiter ! »

 

L’œdème mit des mois à se résorber.
Timbrée, je l’étais déjà, depuis ma prime enfance, je fus donc emballée et postée.
Ce poste d’observation, privilégié s’il en est, toujours j’allais le conserver.

Mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.

 

[Credit image : Pixabay]

 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s