Train dévolu, temps révolus

Train dévolu, temps révolus…

J’ai réussi le double exploit de monter dans le 17h33.

Et d’une, il y a tout de même des jours où je peux m’autoriser à partir du boulot neuf heures après y être arrivée
Et de deux, des trains ont été supprimés, c’est la foire à l’abordage sur le quai.

Dans les wagons les passagers en surnombre s’étagent sur les marches des escaliers, se perchent sur les surfaces planes en hauteur de chaque côté des portes, ou bien restent tout bonnement debout, pour autant qu’ils puissent se passer d’un appui fixe. Ce qui, je m’y suis exercée, tient de la performance.

Je l’ai déjà noté : les trains bondés bringuebalent lorsque la masse des voyageurs ainsi agglutinés n’est pas convenablement répartie.
Et… eh bien, ça n’est pas follement rassurant.

Mais je ne saurais me plaindre.

J’ai tout de même dégoté une place assise : sur le sol du couloir, au fond du wagon, adossée contre la porte de communication présentement bouclée, les jambes étendues devant moi, c’est… ce serait presque confortable, nonobstant le fait que j’ai froid aux fesses – je vais, je le sens, attraper un rhume de cerveau.
Et ma cape, ma belle cape de douce flanelle noire va s’en trouver dégueulassée.

C’est un moindre mal, j’ai déjà voyagé dans des conditions plus fatigantes.

Je ne saurais me plaindre.

Train de l’Impressionnisme.
Tu parles d’impressions.

Ce train-là porte la marque Bombardier.
Chaque fois que je pense à ce nom je suis soulagée de ne pas l’être et jamais je n’oublie qu’en des temps douloureux des populations entières ont été embarquées par fournées dans des wagons sans retour.

Je ne saurais me plaindre.

Je rentre chez moi, dans un cadre agréable et spacieux, je vais retrouver mon namoureux, nos enfants vivent leur vie, nous sommes en bonne santé, nous avons du boulot, de quoi nourrir nos estomacs comme nos esprits.
Food for thought.

En d’autres lieux les gens souffrent un âpre quotidien.
Le mien comporte ses douceurs.

Je ne saurais me plaindre.

Donc je ne me plains pas, c’est entendu.
En revanche, j’observe.

Autour de moi dans cette partie du wagon je compte douze sièges.
Cinq sont occupés par des hommes jeunes.
Très jeunes pour trois d’entre eux.
Le nez plongé dans leur iPhone ou le regard loin, loin, écouteurs vissés aux oreilles.
Pas un n’aurait l’idée de bouger son cul collé et de venir poser sur le sol son jean éraflé en me cédant sa place.

Une dame – la quarantaine dynamique, teeeeellement plus jeune que moi – m’a gentiment proposé la sienne.
Je l’ai chaleureusement remerciée mais j’ai décliné tout en claironnant que ce n’était à mon avis pas à elle de se lever.
Redoublement d’intérêt pour les écrans téléphoniques ou la ligne de l’horizon.

On arrive à Mantes.
Une première marée humaine s’apprête à se déverser du train.

Un des garçons que j’ai mentionnés se met debout, étire sa molle carcasse, nous offrant une vue imprenable sur le haut de son boxer-short.
Son regard descend mollement vers moi (ils sont d’un mou, ces jeunes !) :
« Voilà ma place, madame. »

 

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