La chute de saint Nicolas

La chute de saint Nicolas…

Du plus loin que je me rappelle, je suivais passionnément les propos qu’échangeaient les grandes personnes.
C’était une époque où l’on ne prêtait pas toujours beaucoup d’attention, dans son entourage immédiat, à la sensibilité des jeunes et tendres oreilles très voire trop à l’écoute.
Pour ne parler que des oreilles, on pensait bien à les tirer ou les tailler en pointe, rarement à les rassurer, encore moins à les consoler.

À la table familiale où nombreux nous sommes ce soir pour cette réunion annuelle de la Saint-Nicolas, les adultes discutent entre eux, contes et traditions et bien trop de sous-entendus :
«  Enfin, tout de même, quand on y pense, cette histoire d’enfants coupés en morceaux et mis au saloir comme pourceaux est absolument horrible !
– Et encore… et encore… je vous laisse imaginer ce que le boucher leur avait très probablement fait avant de les couper en petits morceaux !  »

Repenser seulement à cette repartie, j’ai à nouveau sept ans, épouvantée de ce tremblement glacé qui m’agite toute.

Puis l’un ou l’autre de tous mes grands à moi trouve le moyen de finement conclure :
« Heureusement, grâce à notre bon saint Nicolas, la chute est tout ce qu’il y a de plus charmante. »

Et moi qui jamais ne sais distinguer si c’est du lard ou du cochon, c’est à ces chutes que j’efforce de me raccrocher plutôt qu’aux crochets du boucher.

Complainte de saint Nicolas recueillie par Gérard de Nerval (1842)

Ils étaient trois petits enfants
Qui s’en allaient glaner aux champs.

S’en vont au soir chez un boucher.
« Boucher, voudrais-tu nous loger ?
– Entrez, entrez, petits enfants,
Il y a d’la place assurément. »

Ils n’étaient pas sitôt entrés,
Que le boucher les a tués,
Les a coupés en petits morceaux,
Mis au saloir comme pourceaux.

Saint Nicolas au bout d’sept ans,
Saint Nicolas vint dans ce champ.
Il s’en alla chez le boucher :
« Boucher, voudrais-tu me loger ? 
– Entrez, entrez, saint Nicolas,
Il y a d’la place, il n’en manque pas. »

Il n’était pas sitôt entré,
Qu’il a demandé à souper.
« Voulez-vous un morceau d’jambon ?
– Je n’en veux pas, il n’est pas bon.
– Voulez vous un morceau de veau ?
– Je n’en veux pas, il n’est pas beau ! *
Du p’tit salé je veux avoir,
Qu’y a sept ans qu’il est dans l’saloir. »

Quand l’boucher entendit cela,
Hors de sa porte il s’enfuya.
« Boucher, boucher, ne t’enfuis pas,
Repens-toi, Dieu te pardonn’ra. »

Saint Nicolas posa trois doigts.
Dessus le bord de ce saloir…
Le premier dit : « J’ai bien dormi ! »
Le second dit : « Et moi aussi ! »
Et le troisième répondit :
« Je croyais être en paradis ! »

 



*
Tiens, ça me fait penser à François voulez-vous des pois, une comptine inventée par ma grand-mère, sûrement inspirée de cette complainte-là, une comptine qu’elle chantonnait pendant nos repas dès que l’un ou l’autre de ses enfants et petits-enfants souvent mêlés faisait des histoires à table.
Mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.

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