Peinture sur soi… peinture sur nous ?

Peinture sur soi… peinture sur nous ?

 


La troisième s’y mit un peu par hasard, sur le coin de sa table de cuisine.
Elle aidait son écolier de fils à réaliser un nuancier.
Elle eut envie de se lancer, elle aussi, à l’arrache toujours.
Ses productions sont admirables, impressionnantes, confondantes de maîtrise pour une qui fait ça instinctivement.

La quatrième voulut logiquement travailler un sens artistique qu’elle savait développé.
L’hérédité, vous savez.
Méthodique toujours, elle prit des cours, puis expérimenta avec succès divers supports et fit ses toiles, ses gravures sur bois, dessina même sur jeans.
Admirables également, ses réalisations inventorient des genres très différents.

La deuxième depuis bien plus longtemps peignait au sens ouvrier et non œuvrier du terme.
Elle avait l’humour décapant, peut-être cela l’aida-t-elle pour en couches nouvelles lentement mais sûrement rénover un patrimoine immobilier moisissant qu’ainsi elle revalorisa – ce qui, c’est bien le plus injuste, précisément la déprécia.

Mais c’est une autre histoire, toute son histoire en fait.

Méticuleuse et persévérante, elle ne comptait ni son temps ni ses efforts, y consacrant ceux que demandait la belle ouvrage.
Au rouleau elle préférait le pinceau, traquant la goutte et la coulure.
Elle avait tout appris sur le tas, au fil du temps, au fil du bois, et savait comme une pro mettre en place le modus operandi le plus adapté à chaque situation.

Peintre en bâtiments multiples pour rafistoler et retaper sans heurts et puis repeindre ce qui s’écroule ?

Comment dénombrer les kilomètres carrés de volets, de portes, de vantaux, de fenêtres, d’escaliers, de poutres, de placards, de façades de meubles, de moulures, de cimaises, de plinthes, de murs, de plafonds, de lambris, de frisette, enfin tous ces décors minutieux qui lui passèrent au bout des bras, si efficaces et si actifs, les premiers pourtant à s’user à la peine ?
Pourtant elle ne les baissait pas.

« Tu vois le tennis elbow ? Moi c’est un painting elbow que je me suis collé, et c’est bien plus douloureux », disait-elle mi-figue, mi-raisins pas encore pressés.

Vient un été où  l’aînée, toute seule comme une grande, repeint une petite pièce de rien du tout dans la bretonne maison estampillée Ty Coz.

Ce nom les a amusées aux tout débuts de cette bâtisse où si souvent elles rigolèrent…
« Ty Coz, Ty Coz pas, t’y crèves quand même », parodiaient-elles en se marrant, imitant un humoriste de l’époque, sans imaginer que ce serait prémonitoire.
Il arriva un temps où les fous rires et l’évidente complicité firent plus qu’agacer, ils insupportèrent.
Alors le décor de fer forgé de la façade fut démonté. Il n’avait plus l’heur de plaire.
Aucun plus haut que l’autre elles n’eurent leur mot à dire.

Mais revenons à nos pinceaux, à cette petite pièce de rien du tout, et à la connivence partagée.

Une fois le boulot fait, inspecté et validé par sa cadette, pas peu fière de l’approbation de l’experte l’aînée lui confie :
« Tu sais, tout bien considéré, je ne déteste pas peindre. Cet élan qu’on donne au pinceau pour l’animer, la gestuelle, le mouvement qui s’amplifie ou requiert la délicatesse de la précision, la simple sensation de la matière qui s’étale sur le support sans pour autant qu’un motif se dessine, ça a quelque chose de… oui, de voluptueux. »

Voilà qui fait hennir la cadette :
« Voluptueux ? Voluptueux ! Rien que ça ? Ah, je t’en foutrai, moi, du voluptueux !! »

Si ces deux-là à elles deux toujours se gondolaient, l’éclat de rire tout de même était grinçant.
Déjà sans doute était-elle lasse mais elle n’en parlait pas.
Pas encore.
C’est bien de la cadette qu’il s’agit ici.

L’aînée, elle, s’exerce à la peinture sur gens.
La peinture sur gens ?
Mais voyons, c’est comme la peinture sur soi.
Une tout autre discipline.
Qui permet de sculpter les mots, les pétrir, les modeler, les ciseler bien plus que les écrire.

 

 

Image crédit: Pixabay

 

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