J’ai t’huit ans for ever

Cette photo s’inscrit dans la série des souvenirs qui vivent en moi, auxquels chaque action et chaque pensée de mon présent sont liées. A l’évidence ils impacteront ce qu’il reste de mon devenir et de mon futur.
Aujourd’hui je suis ce que j’ai eté, j’ai gagné en maturité mais je reste et serai la même en vieillissant, une petite fille pétrie d’émotions.

Je raconte et j’écris – enfin, j’essaie.
Je commence et me lance.
Mes souvenirs, je n’ai pas besoin de les réactiver, ils sont là, tout prêts, tout près, tout frais, oh oui, tout frais – on peut même dire qu’ils frétillent.

J’ai sept ans. Ou huit. Dix ans peut-être.
Quelle importance ? L’âge on s’en fout.

Je me rappelle le moment même où Papa a pris cette photo.
J
e suis assise sur l’appui d’une des fenêtres de la salle à manger d’été de Lannemartin, alors peintes en marron foncé.

Maman m’a fait des tresses, pour changer.
C’est du boulot, de démêler la masse de mes cheveux bouclés : tous les jours il faut recommencer.
Le plus souvent elle tord le tout, hop, un tour et un deuxième, et pour maintenir le tortillon à l’arrière du crâne elle clipe une barrette – une grosse, parce que les petites, les dorées, celles qu’elle utilise pour mes sœurs, pfff… permettez-moi de sourire.
Entre nous, ce genre de coiffure rapide, on appelle ça un troufignon. Oui. Et alors ? Bien sûr, j’ai noté qu’il y en a que cela fait hurler de rire, jamais je n’ai compris pourquoi – parfois, vous savez, il faut juste laisser les gens rigoler sans trop se poser de questions, sinon on n’en a pas fini.
Les cheveux en cascade sur les épaules, ce n’est pas vraiment le genre de la maison. Parfois elle me consacre un peu plus de temps pour les discipliner – et moi j’adore ça, que Maman s’occupe de moi.
Bientôt je prendrai le relais et c’est moi qui coifferai tout le monde. Mais non, pas au poteau. Je parle des multiples traitements capillaires au sein d’une famille de filles. Pensez donc.

Mais c’est une autre histoire, toute notre histoire en fait.

Revenons à notre salle à manger d’été. Appellation bien pompeuse pour cette petite pièce où jamais nous n’avons pris le moindre repas, une sorte d’annexe charmante, très lumineuse avec ses hautes fenêtres ouvertes sur le jardin, toujours fraîche.

La pièce n’était pas chauffée. Pendant l’hiver le papier peint se décollait par endroits. Aux tous débuts il figurait des jalousies vert clair semblant laisser passer une lumière diffuse. Le remplaceraient ensuite des frises de lierre – ah non, non, pardon, ces entrelacs de feuilles d’un vert bien plus foncé tapissaient une des deux petites piaules du grenier encore inutilisées à l’époque, celle qui plus tard deviendrait la mienne, Guillemette investissant l’autre.

Mais c’est une autre histoire, toute notre histoire en fait.

Et pour l’heure, c’est cette fraîche salle à manger dont je parle.
Le dernier papier peint, exotique explosion de feuillages palmiesques déclinant toutes les nuances de vert ne serait posé que des années après.

Une porte latérale donnait directement sur la pelouse qui accueillerait bientôt le ppppeuplier de Papa, permettant d’aller et venir commodément par le côté de la maison, sans passer par l’entrée à l’avant ni par la cuisine à l’arrière.

A cette époque Maman disait de la salle à manger d’été qu’elle en ferait sa chambre lorsqu’elle serait vieille.

Et moi je pensais : dans très longtemps donc.
Car Maman vieille, j’avais du mal à l’imaginer.
Mes deux grands-mères, déjà, je les trouvais jeunes.
Vieille alors comme mes arrière-grands-mères, Bonne-Maman Pic’ et Minet qui, elles, étaient vraiment de très vieilles dames ?

En attendant son grand âge annoncé, Maman sur des assiettes dépareillées entreposait l’hiver dans la salle à manger d’été les graines qu’elle avait récoltées ici ou là et qu’elle replanterait au printemps.
Le grand trafic des tubercules n’avait lieu qu’à Pourgent, Maman n’aimait pas les dahlias.

Le carrelage ancien, gris pâle et gris foncé, bien plus modeste et sobre que la splendeur multicolore de celui de la grande salle à manger, est redevenu à la mode – très tendance, même, puisqu’on retrouve aujourd’hui ce motif décliné dans d’autres matériaux.

Cette maison, où nous grandîmes toutes les quatre – sur la durée, les époques se succédèrent, différentes et contrastées, autant peut-être que nous le fûmes nous-mêmes ? – cette maison, qui fut le théâtre de tant de scènes familiales souvent hautes en couleurs et toujours en musique, cette maison, qui accueillit tous nos amis, hormis les petits, ceux des parents aussi et prioritairement, qu’eux fussent grands ou petits, cette maison vit ensuite pousser la génération suivante, une théorie de petits-fils avant que n’apparût, en huitième position, la petite-fille tant attendue. Après toutes ces filles, tous ces petits garçons… nous nous en amusions.

Aujourd’hui la maison est fermée.
Elle vient d’être vendue.
Hier.

Et moi bientôt j’aurai atteint le double de l’âge que Maman avait quand Papa a pris cette photo.
Mais j’ai toujours huit ans dans ma tête et dans mon cœur.
Et officiellement ?
Oh, officiellement – s’il faut vraiment officialiser ce style de détails – j’ai t’huit ans for ever. Enfin, pour quelque temps encore.

4 réflexions sur “J’ai t’huit ans for ever

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