Juvéniles émois

Ses deux Thomire, comme il aimait à les appeler, Papa les avait chinées je ne sais où et rapportées à la maison sans la pendule centrale. « Les deux torchères à elles seules étaient suffisamment imposantes, je n’allais pas prendre le lot », disait ce père de quatre filles. « On n’est pas dans un château non plus », aimait-il à répéter, avec une once de regret dans la voix – une once ? que dis-je… une tonne plutôt.

Dans la salle à manger, sur la cheminée de marbre grenat surmontée de sa haute glace au tain chamboulé par le gel, ses deux Thomire avaient fière allure.

De l’intérêt de la statuaire : on peut zyeuter sans avoir l’air d’y toucher. Bien qu’elles fussent peu vêtues, sous toutes les coutures nous les avions observées. La beauté induit la poésie : longuement du regard elles furent caressées, puis nous nous enhardîmes, vint alors le contact. Elles n’en semblaient pas vierges, leurs courbes attrayantes étaient comme éclaircies, par le temps, par l’usure, passage du plumeau ou glissement d’un doigt attentif à la sensation induite.

Ce qui me plaisait chez elles, c’étaient leurs toutes petites ailes courtes et droites, comparables à celles dont s’orne le dos dodu de certains angelots, deux ailes fines qui venaient renforcer leur jeunesse apparente et leur fragilité supposée. Eussent-elles été équipées de l’imposante paire d’ailes angéliques qu’on voit souvent à ce type de statues, elles en auraient paru plus majestueuses, moins mutines, en un mot moins charmantes. Leurs ailes de libellule leur conféraient cette adorable légèreté.

Leurs seins ronds, accrochés haut, dont la pointe marquée tendait la toge drapant leur nubile vertu, nous amenèrent à maintes comparaisons.
Plus large que haute était la glace de notre salle de bain, ça tombait assez bien.
L’air de rien, je n’étais pas mécontente des miens, du reste mes sœurs le reconnaissaient : « Cette chance que tu as, toi, d’avoir une jolie poitrine. »

Pour ma part j’enviais les yeux bleus, si bleus, et la blondeur solaire de l’une, de l’autre les yeux verts et le tendre visage aux courbes délicates, et puis la jambe longue, le genou dessiné, la cheville si fine – oui mais, côté poitrine, c’était un désastre, trouvaient-elles, tant il est impossible de tout se satisfaire. On ne peut pas tout avoir…
La plus jeune était encore une enfant mais promettait, elle aussi.

Plantée devant la cheminée à détailler les Thomire – dans cette contemplation nous passions des heures, fascination partagée – un jour Guillemette pousse un hurlement : « Viens voir, regarde leurs doigts de pieds, tu ne remarques rien ? Regarde, regarde bien, le deuxième orteil qui dépasse du pouce ! Je te signale qu’elles ont le pied grec, exaaaactement comme moi », se rengorge-t-elle, ce qui n’arrange pas pour autant sa personnelle situation.
Pendant des semaines elle s’en enchanta, j’en vins presque à regretter que les miens fussent parfaitement rangés en un arrondi régulier.
Je parle de mes doigts de pieds.

Puis Papa inventa de les électrifier.
Je parle des statues.

Il avait trouvé deux identiques globes de verre poli, étoilés. Quant Atlas péniblement sur son dos courbé se trimbalait le monde, en lieu et place de torche elles brandirent à bout de bras leur boule lumineuse pour éclairer le nôtre. La salle à manger s’en trouva illuminée presque a giorno. La lumière se reflétait dans la haute glace dont le tain, je l’ai dit, formait sur les côtés d’extraordinaires volutes argentées, elle ruisselait sur le carrelage aux motifs colorés qui datait du siècle précédent, se faufilait sous les meubles cirés pour venir éclairer les recoins jusqu’ici restés dans l’ombre et montait à l’assaut des boiseries jusqu’au plafond où le reflet étoilé des deux globes parfaits le cédait à l’éclat du grand lustre aux pendeloques de cristal.

Dès lors il nous fut absolument in-ter-dit d’y toucher : « Si l’un des globes chute, je ne pourrai reformer la paire », menaçait notre père.
Un détail m’horripilait : ce fil, ce foutu fil électrique qui forcément dépassait. Une claque je faillis bien recevoir pour l’avoir en ces mots critiqué.

Mais je parle du fil. Enfin voyons.
Et vous, je vois que vous ne le perdez pas.

Fées des papillons, figées de retenue ( elles n’allaient pas jouer les filles chatouillées), ainsi se plaisaient-elles à nous observer, échangeant ensuite leurs confidences amusées.

Maintenant qu’elles habitent chez moi, elles chuchotent la nuit ces souvenirs d’un temps enfui. Un murmure soyeux emplit mes fragiles oreilles : c’est le babil des libellules volubiles, tel un écho feutré qui résonne et raisonne autour de moi.

6 réflexions sur “Juvéniles émois

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