Par les aoûtats dévorée

Les jours d’été craquants de chaleur Gramp’ à Pourgent installait sur la pelouse un arroseur oscillant et nous, ses petits-enfants, nous nous en donnions à cœur joie.

Cousins-cousines et les amis de passage, très vite nous étions une dizaine, de quoi former d’improbables équipes en farandoles fanfaronnes pour nous faufiler sous le tunnel des gouttes.

Nous multipliions figures de style et pirouettes et c’était à qui ferait la plus belle roue sans être touché par les jets d’eau.

Glapissements de délire dès que l’un de nous se trouvait arrosé, hurlements des téméraires qui se risquaient à sauter à travers le rideau d’eau glacée.

Nous étions des héros, nous nous lancions des défis, nous nous précipitions, dérapions sur l’herbe mouillée et finissions trempés, les genoux, les coudes et les fonds de culotte tout verts.

Nos mères tempêtaient en augurant que ça ne partirait jamais au lavage mais elles avaient passé tout l’après-midi à papoter sous le gros pommier en nous regardant nous amuser et n’avaient pas été les dernières à rigoler en admirant nos prouesses.

Gramp’ s’était activé à son jardinage, l’air très absorbé par ses allées et venues mais il n’avait pas manqué un seul de nos éclats de rire.

Enfin il coupait l’eau au robinet dont le tuyau plongeait dans les profondeurs humides de la cave, puis il rangeait tout son attirail en râlant pour la forme que nous lui avions bousillé sa pelouse.

Pour être arrosée, elle l’avait été !!

Et moi, ces lendemains-là, j’étais dévorée par les aoûtats malgré le traitement quotidien que Gramp’ nous appliquait, le matin, tous alignés sur le petit muret de la terrasse.

« Les mains en l’air ! »… il déposait un fluff de mousse Pick-Out sur les endroits stratégiques, à nous ensuite de répartir le produit répulsif qui piquait les lèvres si nous portions nos doigts à la bouche – « Eh bien ne le fais pas… ah ça, il faut ce qu’il faut pour ces saletés de bestioles ! »

Je garde très vivace le souvenir de ce contact froid sur ma nuque en collier jusqu’à la gorge, au doux de mes enfantines aisselles, le long de ma colonne vertébrale, et hop un petit coup dans le nombril, sur les plis de l’aine dont raffolent ces parasites, et cet endroit si tendre, à l’arrière du genou, qu’on nomme creux poplité, équivalant à la saignée du… « tends tes bras »… à la saignée du coude, un bracelet autour de chaque poignet, le même au niveau des chevilles… « avec ça, vous serez tranquilles. »

J’adorais, j’adooorais ce rituel de début de journée. Frissons attendus, maîtrisés.

L’efficacité du produit restait à démontrer. J’étais piquée, dévorée, ravagée par les aoûtats. Chaque année. Bien plus que mes sœurs. Maman s’en étonnait.

Et la chambre-lingerie de la rue Pierre Cherest à Neuilly, chez Nannie et Grand-Papa. Cette toute petite chambre où une fois je dormis, la fenêtre malencontreusement entrebâillée sur un puits d’aération envahi de moustiques… J’en avais bien pâti.

Mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.

Appât à moustiques je suis, c’est pratique pour mon entourage immédiat. Celui qui partage mon lit jamais ne sera piqué : tout est pour moi, tout est pour moi !

« Je l’appelle cannelle, parce que sa peau est sucrée (bis). Et si vous voulez savoir comment je le sais, c’est paaarce que je l’ai goûtée-euh », chantait Antoine dans les années soixante.

Et Maman disait : c’est curieux, quand même, qu’ainsi ils se jettent sur toi.

Les aoûtats, c’était pareil. Je crois.

NB : L’aoûtat au nom restrictif sévit paoûrtant taoût l’été et le plus redaoûtable entre taoûs, c’est encore l’ététat d’Étretat !

2 réflexions sur “Par les aoûtats dévorée

  1. C’est si bon de vivre l’été avant l’heure, de le revivre et de le faire venir ! Dans notre verte Normandie, les aoûtas sévissent encore tout l’été et il est souvent difficile de s’en débarrasser ! Mais quand ces petites bêtes sont associées aux jeux du jardin, on leur pardonne leurs offenses sur nos peaux trop tendres.

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