Coucou, vous !

Quand j’étais petite, des coucous, on en voyait partout.

Comme les perce-neige annonçaient la fin de l’hiver, les coucous réapparaissaient avec le printemps, couvrant les talus sur le bord des routes, émaillant de touches jaunes le vert éclatant des prairies et le creux des sous-bois.

À Pourgent, Gramp’ et Aya – en avril ne te découvre pas d’un fil – jetaient sur leurs épaules des capes de loden un peu feutrées, l’une gris clair, l’autre couleur châtaigne, et, avec ceux des adultes qui souhaitaient les accompagner, emmenaient la ribambelle présente de leurs petits-enfants faire de longues promenades.

Plusieurs destinations s’offraient à nous et c’était un privilège qui souvent m’était réservé de choisir par quel côté nous partirions.
Nous décrivions une grande boucle qui immanquablement nous ramenait à la maison par un chemin différent de celui par lequel nous avions commencé la balade.

Entre autres fleurs dont nos grands-parents connaissaient tous les noms,  nous nous précipitions pour cueillir ces fleurs jaunes, autant que nos doigts d’enfants arrivaient à encercler leurs tiges épaisses.

La réalisation d’un bouquet en cours de cueillette obéissait selon moi à des règles précises où l’harmonie était de mise.
On n’associait pas les coucous aux violettes, question de format.
J’avais des idées très arrêtées sur la façon de pincer la tige au plus bas puis de disposer délicatement les fleurs dans ma main en fonction de l’orientation des pétales, en interposant des feuilles que je pouvais aussi choisir de placer uniquement sur le pourtour.

Nous allions et venons sans trêve des talus aux grandes personnes pour leur montrer nos trouvailles. Elles s’en amusaient entre elles – l’air de rien, je ne perdais aucun de leurs commentaires. « Mais voyez-les, ces enfants-là, courir et s’en donner. Ils enquillent un nombre de kilomètres ! Ce soir ils seront fatigués et dormiront en un rien de temps. »

Mes bouquets avaient une allure certaine, Aya en convenait.
Guillemette, elle, n’en faisait qu’à sa tête et ses bouquets échevelés, tiges écrasées au creux de son poing menu, pendouillaient lamentablement.

— Mais enfin, Guillemette, ça n’est pas compliqué tout de même ! Regarde bien et écoute ce que je te dis.

Je m’appliquais à ma démonstration.
Un instant elle observait. Oh, pas longtemps.
Vite dans mes yeux elle plantait son regard bleu :

— Moi je sais pas le faire bien comme toi, et tant pis, c’est ppppas grave, parce que moi je suis ppppetite !

Et son rire fusait, si joyeux que tous nous l’imitions.

Aya rappelait, pour la forme :

— Tout de même, mes chéris, ne cueillez pas de fleurs pour les jeter par terre. Ce serait un bien vilain gâchis.

Gramp’ ne faisait aucun commentaire et sortait de sa poche un écheveau de « ficelle de poulet » pour lier l’un après l’autre les petits bouquets que nous lui remettions. Il s’appuyait sur son genou fléchi et nous disait :

— Aide-moi pour le nœud : pose ton doigt, oui, là, et appuie un peu… mais pas si fort, voyons, gougourde ! Voilà, comme ça, c’est parfait.

Au fil de la promenade le chapelet de bouquet s’enrichissait.

De retour à la maison Aya plaçait notre moisson dans des verres ou des bocaux, des sucriers de services à thé dépareillés.
Elle n’avait pas de vases adaptés aux petits bouquets, prenait ce qui lui tombait sous la main, d’un rien faisait un tout, regroupant ou alignant l’ensemble pour produire un effet charmant.

Elle réservait ses grands vases aux compositions magnifiques qu’elle créait avec autant de goût qu’elle y trouvait de plaisir.

Le jardin était empli de fleurs et d’arbres fruitiers mais, dans chaque pièce de la maison jusque dans les chambres, nous pouvions admirer des assemblages originaux mêlant fleurs, branchages ou feuillages artistiquement agencés, parfois une simple branche de pommier fleurie agrémentée d’un serpentin de saule.

Maman les remarquait, les admirait :

— Mère, vous avez décidément un goût exquis.

Je ne perdais pas une miette de ces échanges et m’en enchantais tant les appréciations maternelles revêtaient d’importance pour moi quand si souvent seule sa famille trouvait grâce à ses yeux.

Dans les voitures la plage arrière était impérativement dévolue aux grandes fleurs fraîchement coupées aux plates-bandes et déposées dans une feuille de journal. À Paris elles viendraient illuminer les appartements de leurs couleurs subtiles ou claquantes.
Et puis, des coucous, j’en vis de moins en moins. Ils disparurent des talus – la pollution et les désherbants industriels utilisés contre les ronces les avaient décimés.

Pendant quelques années leur éclosion ensoleillée ne se fit plus que dans le grand domaine de la Nostalgie où je réunis précieusement une famille de souvenirs qui souvent se rattachent à mes grands-parents.

Ils me manquaient.
Au détour des chemins et des routes leur absence m’affectait.
Je parle des coucous.

Ces derniers temps ils me paraissent refleurir en abondance.
Est-ce un signe ?
Moins de pollution ?
Mon regard qui s’affûte à nouveau ?

À chaque fois qu’au revers d’un talus j’aperçois l’éclat jaune de ces fleurs rustiques et toutes simples, survient le même coup au cœur, retour direct à mon enfance, à ceux qui m’entouraient, et je m’exclame :

— Oh ! regardez, des coucous, des coucous… mais coucou, vous !!

Assurément c’est à eux que je m’adresse.

[Credit images : Pixabay]

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