S’abstenir. Ou pas.

Je suis à la bourre et je cavale pour attraper mon train.
C’te vie que je mène, tout de même.

Vite, vite, le métro arrive à Europe.
Vite, vite, je monte les marches quatre à quatre.
À mon âge, rendez-vous compte.

Contrôle des billets.
Je m’abstiens de jurer.
Crotte, quoi.

La force RATPesque se déploie en haut des escaliers, j’en suis réduite à piétiner mais je m’abstiens de rouspéter.
Je fulmine en moi-même, in petto et dans mon for intérieur.
Franchement, est-ce que j’ai une tête de resquilleuse ?
Mais si je trouve que le délit de sale gueule est une honte, il faut alors que je sois logique.

Je m’abstiens de tout mouvement d’humeur et produis mes titres de transport, comme le demandent l’expression et la préposée à ladite vérification.

Elle commence par loucher sur mes deux cartes.
Je ne sais jamais laquelle présenter, chui tellement à l’ouest par rapport à ces détails administratifs qui ne m’intéressent nullement qu’il me faut faire un effort de réflexion intense pour distinguer mon pass Navigo, qui me donne accès – ô joie – à tout le réseau parisien plus six zones, de mon pass Fréquence+… ah non, pardon, ça c’est encore autre chose, ces noms de programmes de fidélisation auront ma peau… de mon pass Optiforfait qui, lui, me reconduit dans ma bonne ville de proche-province.

Je m’abstiens de soupirer et prends mon ton le plus aimable – je sais faire malgré la pression – pour implorer :

— Vite, vite, je vous en prie, je ne voudrais pas rater mon train.

— Vous prenez votre train à la gare St Lazare ?

— Mais oui, absolument.

Je m’abstiens d’ajouter : t’en connais d’autres, de gares, dans les parages immédiats de la station Europe, ho, duconne ?

Elle rajoute une couche (elle en tient déjà une sacrée) :

— Ben alors, pourquoi vous descendez pas à la station St Lazare si vous prenez votre train à la gare St Lazare ?

Ok, elle est vraiment conne.

Je m’abstiens de le lui dire.
Je m’abstiens de lever les yeux au ciel.
Je m’abstiens de préciser que tant que nous vivrons dans un pays où j’aurai la possibilité de descendre à Europe pour me rendre gare St Lazare en empruntant le souterrain qui permet d’accéder bien plus vite aux quais*, je ne m’en priverai pas.

Je m’abstiens de m’énerver.
Chui pas quelqu’un d’agressif : les tensions, les affrontements, je m’abstiens.
Je me contente de roucouler d’une voix mélodi-eu-euseuh, avec un sourire en plus, parce que – mais oui – je suis gentille :

— C’est bbbeaucoup plus rapide de descendre à Europe.

— Bon, bon, pour c’que j’en sais, moi, après tout, bougonne-t-elle, l’air de n’y piger quepouik.

Je m’abstiens de rétorquer : alors pourquoi poser la question ?

Je ne dis rien, souriante toujours, je récupère les deux cartes dont la Navigo qui a passé haut-la-main le test du scan.

Une chance pour moi, chui tombée sur une nana duocanalaire qui sait parler et agir en même temps.
J’en connais qui n’y arrivent pas.
Je m’abstiens toutefois de l’en féliciter.

Et je trotte, je trotte pour attraper mon train tout en m’abstenant de forcer.
Arriver tout écumante ?
Merci bien.
Je m’abstiens, je m’abstiens.

 


 

* C’est avéré, cela fait gagner cinq minutes, une astuce fournie par mon ami Thomas qui peut-être se reconnaîtra : l’entrée du souterrain se trouve rue de Rome, il distribue tous les quais en leur moitié, ainsi descendre à Europe raccourcit le trajet en métro.
Dans cette course au train où chaque minute compte, c’est précieux.

Je ne m’abstiendrai pas de l’en remercier.

 

[Credit image : Pixabay]

 

 

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