Improbables enchaînements

Un matin, sur le chemin de mon lycée de jeunes filles de bonnes familles – pas cuicui, l’autre – mais suffisamment loin de l’établissement tout de même pour ne pas sentir peser sur moi l’encombrante obligation morale d’aller la déposer à l’accueil, je trouve par terre une très charmante chaine en or perlée de corail.

Sincèrement désolée en pensée pour celle qui l’a perdue, je me l’approprie toutefois avec bonheur et me la passe autour du cou. Elle se place en un arrondi souple parfaitement circonscrit par le V que dessine celle de mon baptême prolongé de ma médaille. Je ne l’en retire plus.

Elle est ravissante, fine, élégante, et puis le corail, j’adore. Je n’ai pas l’âge encore de porter de vraies perles, c’est une question, eh bien… de culture.

Mais les perles, c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.

Le corail, lui, luit d’un éclat doux et chaud qui, me semble-t-il, met en valeur mon jeune décolleté.

Et voilà qu’un jour je m’aperçois que ma chaîne a disparu : à mon tour je l’ai perdue.

J’en conçois une très vive déception et le regret lancinant de ne savoir où elle a pu tomber. Je me convainc que tel était son destin, en espérant qu’une autre peut-être la trouvera, la portera… et ainsi de suite.

Sept années passent.

Et puis me voilà revenue dans cet ascenseur de l’immeuble de l’avenue des Ternes. C’est un vieil ascenseur bringuebalant, je le connais par coeur, au craquement près. Des années de pratique me l’ont rendu tellement familier, je sais qu’il prend son temps. J’aurais, pour gagner quelques minutes, pu emprunter l’escalier. Avec mes sœurs nous nous y amusions, grimaces et quolibets échangés entre celle qui gravissait les marches et rattrapait de justesse à chaque palier celle qui dignement dans les hauteurs de l’immeuble s’élevait, pour parvenir, ravie, à l’étage de nos parents, à bout de souffle mais avec un poilichou d’avance.

Aujourd’hui dans l’escalier je ne me suis pas risquée car jusqu’au cou, jusqu’aux yeux, je suis enceinte et je le porte bien.

En attendant de tranquillement arriver à l’étage, j’examine machinalement le tapis paillasson qui recouvre le plancher en bois.

Et voilà qu’une irrépressible impulsion me fait me baisser, laborieusement, eu égard à mon volume momentané, pour relever un des angles de ce paillasson et, à mon intense stupéfaction, y découvrir, lové dans la poussière terreuse de ce recoin où jamais l’aspirateur n’est passé, mon collier, même pas abîmé.

La lumière se fait alors dans ce qui me sert d’esprit.

Un soir que nous rentrions d’un réveillon familial arrosé, à une époque où j’habitais encore chez mes parents, j’étais montée avec mon père dans l’ascenseur et, pour une raison que je n’ai pas gardée en mémoire – mais il y en avait une, la chose ne prête même pas à discussion – il m’avait fichu une rouste comme il lui arrivait de m’en filer quand il était contrarié.

Je m’étais à peine défendue et sûrement mon collier à cette occasion s’était détaché. Détaché comme l’air que j’affectais dans ces récurrentes occurrences.

Inouï, tout de même, que cette si jolie chaîne sur une beigne perdue m’ait toutes ces années patiemment attendue.

Toujours je me suis demandé comment l’idée m’était venue d’aller soulever le paillasson, pile à cet angle-là.

Car enfin j’aurais pu de l’autre coté me pencher pour assouvir ma curiosité. Ou tout bonnement rester debout, les yeux fixés sur la plaque des boutons d’étages, en attendant d’au cinquième arriver.

Sans doute aucun c’est du ressort de l’intuition. D’autres disent prémonition. Quelle que soit son appellation je ne saurais en expliquer la raison.

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