Je déraille

Ce soir dans le train, toute à mes pensées je ne sais pas ce que j’ai fabriqué :  soudain je réalise que cette gare où nous venons d’arriver – le train ralentit et s’apprête à s’arrêter – eh bien cette gare m’est totalement, mais alors là, to-ta-le-ment étrangère.
Oulala mais chui où ?
Nom de Zeus, autant dire en terrain inconnu.
Suis-je seulement montée dans le bon train ? Ah oui, je crois quand même. Au début j’ai vu la succession des gares habituelles. Après, je ne sais plus.
À tous les coups j’ai laissé passer mon arrêt. C’est bien le genre de truc qui m’arrive.
Erreur d’aiguillage sans doute.
Dans ma tête.
Je pensais à autre chose.
C’est ça qu’il y a d’embêtant avec moi : quand je pense à autre chose, je pense à autre chose, quoi.

Une fois comme ça, j’ai bien failli partir au Havre. Direct en plus. Heureusement, mais heureusement, je m’en suis rendu compte avant que le train ne démarre.
Et là, précisément, il ne s’agirait pas qu’il reparte avec moi. Dedans, je veux dire.
Ni une ni deux, je récupère mes affaires éparses et je descends.
Encore une chance que je n’aie rien oublié. Un jour j’oublierai mon sac.
Mon sac ou bien ma tête.
Ou, pire encore, mon téléphone. Hhhhan l’horreur.
Parfois il m’arrive de ne pas trouver mon téléphone dans mon sac, j’attrape un coup de sang le temps de le récupérer. Je le range pourtant toujours-toujours au même endroit. Pas folle, la guêpe. Mais de temps en temps il arrive qu’il glisse. Avant j’avais une dragonne pour l’accrocher, mais sur le nouveau il n’y en a pas.
Du coup j’ai la trouille de le perdre.

Evidemment je fais tout le temps des cauchemars de ce genre, des cauchemars où il m’arrive de folir et souvent ce sont des histoires de trucs importants que j’oublie dans le train.
Ou quelquefois dans le métro. Mais moins souvent quand même.
C’est plutôt dans le train que ça se passe, ne venez pas me demander pourquoi.
Ça fait des années que tous les jours je prends le train et, hop, juste après, le métro. Enfin, quand je dis tous les jours, presque tous les jours, quoi. Bien sûr que dans le métro aussi ça m’est arrivé, et pas qu’une fois, de me tromper de sens ou de station, ou de ne plus très bien savoir où j’allais. Une fois comme ça, j’étais sur une ligne en pensant être sur une autre et je ne vois plus Franklin-Roosevelt, et alors je me dis mais enfin ils sont fous, ça n’est pas possible de faire ça, tout de même, supprimer une station sans prévenir personne, enfin voyons.
Et puis j’ai compris le coup, je ne suis pas folle quand même.
Pas encore.
Mais c’est pour ça aussi que je n’aime pas tellement changer de destination.
Je n’aime pas tellement n’importe quel changement, en fait.
Surtout de train.
Et puis rêver que j’oublie mes affaires, ça me fiche toujours un peu la trouille parce que ce n’est pas tellement le genre de rêve dont j’ai envie qu’il se réalise.
Ben non, pas tellement, quoi.

Mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.
Revenons à celle de mon étourderie de ce jour-là.

Dès que je suis sur le quai, j’appelle mon namoureux :
— Au secours, chui perduuuue, tu peux venir me chercher s’il te plaît ?

Lui, posément (c’est un homme posé) :
— Où es-tu ?

Une demi-heure après, le voilà qui arrive au volant de notre petit cabriolet-olé.
Décapoté, souriant. Même pas énervé.
C’est un amour, je vous le dis.
Moi j’ai toujours la trouille qu’il s’énerve, parce qu’à sa place je finirais par me taper sur le système.

—  Ooooh, chui désolée, chui affreusement désolée.

— Mais ne le sois pas. J’étais déjà rentré, ça ne m’a pas dérangé. Au contraire, une petite balade le nez au vent en début de soirée, c’est agréable, et puis ça commence à sentir l’été, tu ne trouves pas ?

Quel heureux caractère.
Cet homme est d’une patience. Archangélique.
Nous sommes rentrés à la maison, le soleil dardait ses tout derniers rayons.

Trois ans après, jour pour jour.

Et voilà, ça m’a fait tout pareil. Sauf que, là, il a fallu que ça m’arrive en plein dans la journée. Du coup j’ai été bonne pour me débrouiller toute seule.
En plein dans la journée, je vous dis.

Aucun des taxis que j’ai appelés n’a voulu prendre la course.
Tous m’ont envoyé balader.
Une balade, c’est bien malin. Je n’allais pas rentrer à pied.
Faire du stop ? Non mais ça va pas, je suis trouillarde, moi.

Alors j’ai attendu qu’un train arrive dans l’autre sens et me ramène à la maison.
Trois heures, j’ai attendu. Même en proche-province, des trains aux heures creuses il n’en arrive pas tant.

Tranquillement.
Calmement.
Même pas énervée.
Zen, peut-être pas tout à fait. Mais pas loin.
Légèrement consternée sur les bords mais… pas plus que ça, finalement.
C’est peut-être ce qui m’a le plus étonnée, tiens.
Eh oui, ça m’arrive.

Je commence – enfin, quand je dis que je commence – je continue à dérailler.
Juste un petit poilichou de rien du tout davantage, quoi.
Et ça n’est pas plus grave que ça. J’y arrive quand même. Au fond.

 

[Credit image : Pixabay]

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