Larguée

Larguée

Décalage or generation gap…

Vacances à l’étranger, dans un hôtel-club. Sur la terrasse je déguste mon café. Derrière moi quatre minettes. Jeunes, les minettes, et plutôt mignonnes. De jolis petits lots, comme on dit communément, je crois – et assez vulgairement.
À mon sens elles n’ont pas cent ans à elles quatre.

Françaises, enfin, francophones assurément puisque je capte tout ce qu’elles racontent. Et – pfiuuuu – ça n’est pas vraiment passionnant. Eh non, pas violemment passionnant, mais marrant quand même.
Toutes esgourdes tendues, je me marre.

Poilant, d’ailleurs : l’une d’elles s’est approchée de moi d’un air hésitant et m’a demandé un des fauteuils qui entourent la table à laquelle je suis installée via un timide « Can I get this chair? »
Je dois être super impressionnante – or could it happen that I already look like an old English lady? Oh non, tout de même… pas encore, pas quand même.
Si elle savait, mais si seulement elle savait que j’ai juste t’huit ans et demi, moi !
En gardant mon sérieux (mais j’avais quand même trop envie de rigoler), I answered « Please do! » avec un grand sourire et tout l’enthousiasme assertif dont je suis capable dans ces circonstances de… de suspense absolu.

Elles jouent aux cartes.
Je doute que ce soit au bridge mais il y a, paraît-il, tellement de jeux de cartes qu’on peut pratiquer à quatre, et puis moi de toute façon j’aime pas les jeux de cartes et surtout je n’y connais rien alors je ne cherche même pas à deviner de quoi il s’agit.

De ce que j’en perçois– excusez par avance, je vous prie, mon jugement lapidaire – leur conversation est proprement indigente, il n’y a pas d’autre mot.
Et, je le reconnais bien volontiers, je me sens tout aussi indigente d’écouter ainsi leurs échanges.
Curieuse que je suis. Indiscrète, on peut même le dire. Et moi, émoi, je me marre, enfin quoi ! J’aime écouter les gens, les regarder, observer leurs façons de faire, leurs manières d’être, c’est comme ça. C’est souvent instructif, souvent édifiant, et si souvent teeeeellement marrant, voilà, c’est tout.
Je mate, je ne me moque pas. Enfin… pas systématiquement – nuance. Et l’autodérision alors ?
Mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.

Revenons-en à notre quatuor :
— Ben y’a ma mère, al dit que…
— Ah vouais ? Que mon père, lui, y dit que…
— Ah non mais je te jure, hein, çui-là, je l’aurais tué…
— Non mais laisse tomber, là, tu vois pas, eh.
— Et sinon c’est quoi qu’on fait demain, déjà ?

En plus, toutes les quatre ensemble, elles accompagnent la musique qui passe sur le mobile de l’une d’elles – pas trop fort, je leur dois cela de le reconnaître. Elles chantent, sur un ton super impliqué, appliqué dirai-je même, avec les wa-hoo et yea-heah de circonstance – des vibes, ça s’appelle, je crois –, oui, elles chantent les paroles de chansons que je ne connais pas, mais aaaaabsolument pas.
Pourtant, en général, j’entends une fois et je retiens, au moins l’air.
Mais là, non. Complètement inconnues au bataillon, ces chansons.
Pourtant, elles, ça s’entend, elles les connaissent par chœur, ces chansons-là.

C’est proprement effrayant.
Au secours. Qu’est-ce que je vais faire de moi ?
Non seulement j’ai l’air d’une dame – impressionnante, on dirait bien – mais, par-dessus le marché, je me sens complètement, mais alors complètement larguée.

[Credit image : Pixabay]

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