L’inutile dextérité des orteils

Quand j’étais petite, mon papa avait parfois des idées complètement saugrenues, carrément farfelues, mais vraiment très-très marrantes.
Je me suis toujours demandé d’où elles sortaient.
Cela dit, pas besoin de chercher bien loin : certainement là d’où me viennent les miennes.

Un jour d’été, en vacances dans cette grande maison au bord de la mer, nous étions tous installés à l’ombre, qui dans le canapé, qui dans les fauteuils en rotin, qui sur les poufs tressés, sur la terrasse où les grandes personnes venaient de prendre leur café.

C’était à la même période de l’année qu’aujourd’hui, je me rappelle qu’il faisait une chaleur à crever, nous étions tous pieds nus et en maillot de bain, un peu amortis.

Tout d’un coup, entre ses deux doigts de pieds Papa a attrapé la petite cuillère à café qui reposait sur la soucoupe de sa tasse, juste devant lui, sur la table basse.
Puis il a brandi son pied en l’air.
Nous avons ouvert des yeux ronds en le regardant accomplir ce mouvement pour le moins inattendu.

Imperturbable et digne, extrêmement digne malgré ce que sa position avait de surprenant, il a alors dit que les singes étaient aussi habiles avec leurs pieds qu’avec leurs mains et qu’on allait bien voir qui pouvait en faire autant.

Et, derechef, il m’a tendu son pied, avec la petite cuillère au bout :

— Tiens, attrape-la ! Evidemment, par le manche, sinon ça ne vaut pas : les couverts, ça se tient convenablement, ou ça ne se tient pas. Puis passe-la à Guillemette.

Il a surveillé la suite des opérations, sérieux comme un pape alors que nous nous tordions de rire, tout en encourageant ceux qui n’y arrivaient pas.
Car il est apparu comme une évidence que certains se montraient d’une étonnante dextérité (dit-on cela pour les orteils ?) – et j’en étais – quand d’autres ne cessaient de laisser tomber la petite cuillère.

J’entends encore le bruit, sur le carrelage, l’écho de nos rires, la prévisible protestation mi-indignée, mi-amusée venant du fond de la pièce, depuis le grand fauteuil-à-oreilles, le bien nommé :

— Ma petite cuillère ! Mais vous allez finir par me la bosseler, avec vos simagrées ! Oh, je sais bien que ça n’est que de l’argenterie…

— Pourquoi tu dis ça, Granny ?

— Parce que, ma petite chérie, si c’étaient des couverts en argent, je ne vous laisserais pas jouer avec, enfants que vous êtes.

Je ne voyais pas la différence ni ne comprenais ces explications qui à mes yeux n’en étaient pas.
Sur le moment je m’en fichais puisqu’on s’rigolait bien.
J’y penserais après. Quand j’en aurais le temps. Il viendrait bien assez vite.
J’engrangeais les informations comme elles se présentaient. Ensuite seulement j’y réfléchissais.
Mais pourquoi donc, pourquoi ont-ils dit cela ?
Et jamais, jamais je n’étais sûre de mes suppositions.
Il arrivait pourtant, longtemps après, qu’elles se vérifiassent (ah ben oui, quoi, un imparfait du subjonctif, quand on a l’occasion de le placer, pourquoi s’en priver, je vous demande un peu ?)
Alors seulement les connexions s’établissaient.
Puisque, entre-temps, je n’oubliais rien (imparfait volontaire, c’est du passé, plus que parfait le plus souvent).
Non, je n’oubliais rien. Jamais.
Mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.

Assez rapidement nous nous sommes lassés, un mouvement s’est fait vers la plage, je ne sais plus, mais je me souviens très bien que Papa, à un des adultes qui se gaussait de la totale inutilité de la chose, avait répondu en haussant les épaules :

— Mais qu’importe, mon ami, qu’importe ! Quand on se découvre un don, quel qu’il soit, on le travaille, non ?

Alors moi, évidemment, j’ai continué à m’exercer.
En catimini.
Ainsi ai-je le grand plaisir, l’insigne l’honneur et l’immense avantage d’annoncer aux populations édifiées que je sais faire bouger mes doigts, rapprochés, collés, écartés, tout ça, tout ça, comme ceux de Mr Spock !
Ça n’est pas bien difficile, c’est une question d’entrainement.
Comme pour tout.

Et mes doigts de pieds ?
Vous noterez au passage qu’on dit les doigts de pieds alors qu’on ne dit pas les doigts de mains – et pourquoi donc ???
Eh bien, pour tout dire, les doigts de pieds, c’est moins aisé, mais j’y arrive.
Si, si.

Et pourquoi, là tout de suite, cela me rappelle-t-il une histoire de geisha ?
Aucune idée.
Mais, vous savez, j’ai entendu de ces trucs… à ne rien comprendre de se qui se racontait.

[Credit image : Pixabay]

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