Failles intemporelles

Au gré de mes pérégrinations et peut-être était-ce un rêve, soudain, à la croisée de deux chemins (de vie), me voici nez à nez avec une petite fille.

Je me reconnais immédiatement, aucune hésitation : c’est moi.
J’ai huit ans.
Je me souris.
Ma fossette se creuse mais mon regard clair reste interrogatif.

Alors je me dis :

— Bonjour ma doucette. Tu es exactement comme dans mon souvenir. J’ai une immense tendresse pour toi, tu sais ? Et je sais que, toi aussi, tu sais très bien qui je suis. Je suis toi et tu es moi. Eh oui, c’est bizarre mais c’est comme ça. Bon, tu comprends bien que je suis là juste pour un instant, donc écoute très attentivement ce que je vais te dire et ancre-le dans ton cœur pour y penser chaque fois que tu en auras besoin. Sache que ça va aller. Ne t’en fais pas : je t’assure que ça va aller. Tu peux me faire confiance. Tu ne l’oublieras pas, hein ?

Et hop, je disparais sous mes yeux stupéfaits.

Alors je cours à la maison et, tout essoufflée, raconte à Maman que je viens de me rencontrer… « mais vieille, hein, bien-bien plus vieille que toi ! »

Maman lève les yeux au ciel, me dit d’arrêter de raconter n’importe quoi et me rappelle, une fois de plus, que, depuis le temps qu’elle me répète qu’on ne parle pas aux gens qu’on ne connaît pas et que je n’en fais qu’à ma tête, il va un de ces jours véritablement m’arriver des histoires.

Ça m’énerve – oui, je sais, on ne dit pas ça m’énerve, on dit ça m’agace mais je m’en fiche.
Ça m’exaspère et me désespère que Maman ne me croie jamais.
Avec elle, les grandes personnes ont toujours-toujours raison et jamais-jamais les enfants.
Vraiment c’est énervant, oui, é-ner-vant !
Mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.

Et puis je vois que Guillemette me regarde.
Elle aussi ce matin, elle a l’air bizarre.
Elle est comme d’habitude, mais en même temps on dirait qu’elle est plus grande que moi. C’est comme si elle était presque vieille, et pourtant elle est toute pareille : c’est ma sœur, je la connais par cœur, quand même.

Décidément c’est un matin bizarre.
Peut-être qu’en vrai je dors encore.

Avec un air malicieux au fond des yeux, au fond de ses yeux si bleus, elle murmure et c’est tout au creux de mon oreille que je l’entends :

— Tu ne l’oublieras pas, hein, Laure ? Tu ne l’oublieras pas ?

Ensuite, pendant des années, je repense à sa réaction.
Que voulait-t-elle me dire exactement ?
De ne pas oublier les préventions de Maman ou, bien au contraire, de ne pas m’en soucier… ? Ha !
Peut-être m’enjoignait-elle de toujours me rappeler ce que je m’étais recommandé ?

Je n’ai pas eu l’idée de le lui demander.
Après, c’était trop tard.
Du coup jamais ne saurai.
Alors, c’est vrai, c’est bien vrai, je n’en fais qu’à ma tête.
Mais souvent, souvent j’écoute mon cœur.

 


 

Variante de mon rêve…

En grande personne avertie qui en vaut deux, je connais le paradoxe temporel qui fait que, si l’enfant que j’étais et la femme que je suis devenue interagissent, alors l’avenir s’en trouvera modifié et je n’en ferai pas partie.
Du coup, en tenant compte de cet impératif, je ne lui dirai pas un mot.

Et elle, alors ?
Oh, pas un mot non plus.
On lui a suffisamment seriné qu’on ne parle pas aux gens qu’on ne connaît pas.
Et c’est une petite fille bien élevée.

Elle me fixera droit dans les yeux – je le connais bien, ce regard clair et interrogateur.
Sa fossette se creusera et je la verrai très nettement cligner de l’œil.
Poussière passagère ?
Intention délibérée ?
Nous deux seules, la petite fille et la grande fille, le savons.

Puis elle regardera plus loin, bien plus loin que moi, son regard se fera rêveur et brillera.

Aussitôt je me rappellerai cette comptine – litanie incantatoire ? – que Guillemette et moi à l’unisson chantions sur l’air d’une rengaine qui passait souvent à la radio « Tu veux ou tu veux pas » (Marcel Zanini, ça c’est de la référence) :

« T’en fais pas, t’affole pas,
« Tout ira, tout ira,
« T’en fais pas, t’affole pas,
« Tout ira,
« Soit comme ci, soit comme ça,
« Y’a du mauvais, y’a du bien,
« Mais tu verras, tu verras,
« Tout ira,
« Tout ira sûrement très bien. »

Comment l’aurais-je oubliée, cette comptine par nous, les deux sœurs, inventée, qu’à maintes occasions ensemble nous psalmodions ?

Et s’il n’en a pas toujours été ainsi, qu’importe.
Arrive ce qui doit se produire sans que personne n’y puisse rien changer.
C’est comme ci, ou comme ça, y’a du mauvais, y’a du bon, que tu le veuilles ou bien non.

Et l’on s’adapte.

Ah ! ce pouvoir ou ce vouloir d’adaptation !
Mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.

Ainsi, quand l’angoisse m’étreint, quand me point l’incertitude des lendemains dont je me demande s’ils chanteront, je me rappelle la petite fille que j’étais à huit ans, je considère celle que je suis devenue à t’huit ans – bon d’accord, disons t’huit ans et demi depuis le temps, en plus ça ne se voit pas tant – et je nous dis :

— On verra. On verra bien.

 

[Credit photo : L.C.S.]

3 réflexions sur “Failles intemporelles

  1. Cette histoire me fait penser à « One  » un livre de Richard Bach , vous connaissez ? 😉
    Bizz à la petite et à la grande Laure et à ma chouchoute la petite Guillemette où qu’elle soit ici ou là-bas .

    Aimé par 1 personne

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