Les pieds dans les glaïeuls

Au millénaire dernier, j’étais encore une toute jeune maman avec des idées très arrêtées.
Bon, c’est vrai, ça a pas mal changé entre-temps.
Je ne suis plus aussi jeune, force m’est de le reconnaître.
Quant à mes idées… oh, passons, aussi vite qu’ont passé ces années-là.

Un matin où toute la famille, tradition oblige, s’était réunie autour du sapin pour ouvrir les cadeaux de Noël avec les trois premiers petits-enfants de mes parents, déjà bien remuants à l’époque (je parle des petits-enfants ; mes parents, eux, étaient de frétillants grands-parents pleins d’allant, et de petits-enfants il allait encore leur en venir sept dans les années qui suivraient), ce matin-là je provoque un mini-esclandre en refusant tout net que l’on offre à mon fils de deux ans et demi un pistolet lance-fléchettes – en bois, les fléchettes, avec un embout ventouse de caoutchouc rouge, bref, un truc archiclassique – arguant de ce que je ne vois pas l’intérêt de lui apprendre à jouer à tuer les autres.

Ça les fait bien rigoler, tous… moi pas du tout, mais c’est ainsi.
Je me fais huer et conspuer, réactions peu nuancées, yeux levés au ciel, haussements d’épaules, échanges de regards narquois accompagnés de railleries du style :

— Mais enfin, ma pauvre, qu’est-ce que tu imagines, dès que tu auras le dos tourné il se fabriquera lui-même un revolver avec deux bouts de bois, et pan-pan t’es mort !

— Ah, ça, ma chérie, il va falloir que tu t’y fasses, tu sais : c’est dans la nature des garçons de jouer à la guerre !

— Non mais, oh, ça ne va pas ? Tu ne voudrais pas lui interdire les pistolets à eau, pendant que tu y es ?

— Dis donc, quand même, c’est très bien d’avoir des principes d’éducation, mais tu n’as pas l’impression d’en faire un peu trop, là ?

J’ai tenu bon :

— Je ne veux pas qu’on fournisse à mes enfants des fac-similés d’armes. Un point c’est tout !

Et puis…

Et puis, quelques années se sont écoulées, et… et mes trois fils ont eu leur lot de sabres-laser sans parler d’une armée impressionnante de GI Joe.
Avec leurs cousins ils ont passé des heures à se délicieusement zigouiller virtuellement les uns les autres.

C’est le moment de rappeler ici cette réflexion mythique proférée par mon cadet préféré.
Il avait trois ou quatre ans, jouait seul avec ses petits soldats et avait parfaitement intégré le poème d’Arthur Rimbaud, le Dormeur du val, que son aîné venait d’apprendre et d’abondamment réciter à la table familiale. Le voilà donc qui s’exclame :

— Pan ! Pan ! T’es mort ! Les pieds dans les glaïeuls !

Ensuite est venu le temps des WarHammer et des jeux vidéos, avec toutes les applications « trop mortelles » qui furent déclinées.

Depuis longtemps, comment faire autrement, j’avais, si ce n’est complètement révisé mes positions, du moins lâché du lest, ô combien.

Mes idées bien arrêtées, j’allais les bousculer pour les amener à se remuer et à évoluer. Incessantes remises en question assorties d’ajustements continuels, c’est ainsi que je tentai d’élever mes enfants. Élever, c’est aider à grandir.

Certes, il jouèrent à la guerre… Il est d’autres valeurs que je parvins à leur transmettre. Mais c’est une autre histoire, toute notre histoire en fait.

Affiche Ligue Internationale des Combattants de la Paix –  1918

[Crédit image : Pistolet de Pirate Hook – JBD Jouets en Bois]

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