Les transats lantiquent

Les transats lantiquent

Mon Gramp’, quand j’étais petite, me racontait qu’il avait un moyen très simple pour repérer les imbéciles.

Il creusait sa fossette et disait :
— Ah, tenez, j’en ai une bien bonne ! Dans la série des jeux de mots savoureux, savez-vous pourquoi les transats… lantiquent ?
D’un seul mot il en faisait deux, qui semblaient avoir une signification mystérieuse. Tout le monde ouvrait des yeux ronds. Personne ne répondait. Alors il prenait un air initié et, en articulant soigneusement, énonçait :
— Parce que from… âge de grue… hier !
Ce qui bien évidemment ne voulait strictement rien dire – non, non, ne cherchez pas, je vous l’assure, cela ne veut rien dire. Puis il émettait un petit rire, tout en retenue, du style comprenne qui pourra comprenne qui voudra, et regardait son auditoire avec une mimique conspiratrice et complice.
Il s’en trouvait toujours qui, pour gagner ses bonnes grâces, s’esclaffaient en se tenant les côtes ou se poussaient du coude en prétendant avoir pigé.
Ceux-là étaient très vite catalogués.
Et puis, beaucoup moins nombreux, certains avaient la simplicité de sourire en voyant les autres se gondoler et l’honnêteté de dire :
— Je n’ai pas compris. Je ne saisis pas le jeu de mots. Quelqu’un pour m’expliquer ?
Ceux-là tout de suite gagnaient son estime, précisait mon Gramp’. Il les rassurait aussitôt en leur disant qu’il n’y avait rien à comprendre, ce n’était qu’une forme de test.

Ne l’oublie jamais, ma chérie, insistait-il pour conclure : la stupidité ne consiste pas à demander des explications mais bien à faire croire que l’on a compris quand ça n’est pas le cas et ne même pas avoir la curiosité de poser la question.

Cela rejoint cette recommandation qu’avait formulée notre demoiselle de division, dans les petites classes du primaire, mademoiselle Delteil – je me la rappelle si bien, minuscule, des cheveux blancs remontés en couronne tressée sur le haut de la tête, des yeux noirs pétillants de perspicacité et de bonté dans un visage tout ridé – une recommandation qu’elle non plus je n’ai pas oubliée :
— S’il y avait quoi que ce soit que vous ne compreniez pas dans ce que vous expliquent vos professeurs, n’hésitez jamais à le dire. Si vous n’avez pas compris, vous n’êtes probablement pas la seule. Si vous le dites, votre professeur réexpliquera différemment, de façon que vous compreniez. Osez poser des questions ! Si vous souhaitez des précisions, demandez-les ! Ainsi vous progresserez et puis vous rendrez service à celles qui n’auront pas eu le courage de s’exprimer. Il y a là deux avantages évidents (on ne parlait pas encore à l’époque du double effet Kisscool !) : aider les autres tout en progressant soi-même.

Des questions, j’en ai toujours posé, dès que j’ai su parler, beaucoup plus souvent qu’à mon tour mais teeeeellement moins qu’il ne m’en vient à ce qui me sert d’esprit. J’en connais d’ailleurs que cela lassait voire exaspérait. Pourtant, ces recommandations m’ont confortée et incitée à continuer à en poser. Je n’ai pas toujours été une élève appliquée, tant s’en faut, et par la suite… euh… passons, passons… mais je pense à mon Gramp’ et à cette chère mademoiselle Delteil chaque fois qu’en application je mets leurs conseils. D’être toujours celle qui demande des précisions, souvent cela m’a été utile – et peut-être alors aux autres aussi ?

Je ne me suis pas défaite de cette habitude.
Or je vois bien qu’il en est pour mal le prendre et s’en irriter.
Cela m’a maintes fois été reproché. Ouvertement, sans que je puisse m’en défendre, ou de façon détournée, pas clairement formulée ni vraiment justifiée.
Mais laissons cela de côté. Ces réactions d’éviction, à coup sûr blessantes, ne me semblent pas être le signe d’une très grande intelligence.

Au risque de vous surprendre – mais pas de vous agacer, j’espère ! – j’ai encore une question à poser : et vous, qu’en pensez-vous ?

[Crédits photo : Pixabay]

3 réflexions sur “Les transats lantiquent

  1. Je pose toujours et encore des questions . Nous voilà avec un point commun supplémentaire. La blague de ton grand-père me fait penser à celle d’un vieil ami qui demandait » How do you do yau de poêle  » ?
    Bon dimanche ! 🙂

    Aimé par 1 personne

    • Ah, c’est malin ! 😉
      Référence immédiate à l’Almanach Vermot qui fait partie du folklore humoristique français : « Comment vas-tuyau de poêle ? Et toile à matelas ? » – ce à quoi on peut encore répondre « Pas malle des Indes ! »
      L’accoler à la formule anglaise ne manque pas de saveur…

      J'aime

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