Faille intemporelle

Faille intemporelle, ou bien… ça va aller, ne l’oublie pas

Au gré de mes pérégrinations, peut-être en rêvant, oui peut-être est-ce un rêve, soudain, à la croisée de deux chemins (de vie), me voici nez à nez avec une petite fille. Je me reconnais immédiatement, aucune hésitation : c’est moi. Je me souris. Ma fossette se creuse mais mon regard reste interrogatif.

Alors je me dis : « Bonjour ma chériebiquette. Tu es exactement comme dans mon souvenir. J’ai beaucoup de tendresse pour toi, tu sais ? Et je sais que, toi aussi, tu sais très bien qui je suis. Je suis toi et tu es moi. Eh oui, c’est bizarre mais c’est comme ça. Bon, tu comprends bien que je suis là juste pour un instant, donc écoute très-très attentivement ce que je vais te dire et ancre-le dans ton coeur pour y penser chaque fois que tu en auras besoin. Sache que ça va aller. Ne t’en fais pas, je t’assure que ça va aller. Tu peux me faire confiance. Tu ne l’oublieras pas, hein ? » Et hop, je disparais sous mes yeux stupéfaits.

Alors je cours à la maison, c’est la maison de Lanemartin, et, tout essoufflée, j’annonce à Maman, Maman qui se concentre sur ce qu’elle cuisine, je lui annonce que je viens de me rencontrer… « mais vieille, tu sais, bien-bien-bien plus vieille que toi ! » Maman lève les yeux au ciel et soupire. Elle me dit d’arrêter avec mes élucubrations. « Décidément, tu racontes vraiment n’importe quoi… Nous voilà bien, ma fille est folle ! Depuis le temps que je te répète qu’on ne parle pas aux gens qu’on ne connaît pas, même aux dames, vieilles ou pas, et que tu n’en fais qu’à ta tête, il va un de ces jours véritablement t’arriver des histoires. »

Ça m’énerve, mais ça m’énerve que Maman ne me croie jamais. Pourquoi les grandes personnes auraient-elles toujours raison et jamais-jamais les enfants ? C’est inique !! En plus, ça lui arrive de se tromper, je l’ai déjà constaté. Et même, il y a des trucs que je fais mieux qu’elle, comme monter le nouveau robot Moulinex en deux temps trois mouvements : elle, elle s’escrime à emboîter deux éléments qui ne vont pas ensemble pendant que moi je lis le mode d’emploi, ça n’est pas plus compliqué que ça… Guillemette avait éclaté de rire en me voyant agir, vite et bien, et Maman, oh la la, Maman, je me rappelle que je l’avais beaucouuuuup énervée sur ce coup-là.

Et puis je vois que Guillemette, de l’autre côté de la grosse table ronde en bois avec des coquilles en cuivre incrustées sur le côté du plateau au-dessus de chaque pied, table que Papa veut absolument passer dans le jardin mais Maman n’est pas d’accord, « Si tu permets, mon chéri, laisse-moi organiser ma cuisine comme j’en ai envie. Il me semble que j’y passe davantage de temps que toi, non ? » – et pourtant il aura gain de cause puisqu’elle finira sous l’auvent ; la table, voyons, pas Maman. Oh pardon, je digresse, je digresse, et dans une cuisine… enfin bref. Ddddddonc, je reprends le cours de mon rrrrrrécit. Je vois que Guillemette, toute ronde et blonde, me regarde avec intensité. Un éclat malicieux au fond de ses yeux bleus, elle se retient de rire. Sans émettre un son mais je lis sur ses lèvres – je la connais par cœur, ma petite soeur – elle articule soigneusement : « Tu ne l’oublieras pas, dis, Laure ? Tu ne l’oublieras pas, hein ? »

Ensuite, pendant des années, je repense à sa réaction. Que voulait-t-elle me dire exactement ? De ne pas oublier les sempiternelle préventions de Maman ? Ou bien m’enjoignait-elle de toujours me rappeler ce que je m’étais recommandé ?

Je n’ai jamais eu l’idée de lui poser la question. Quel dommage, je ne le saurai jamais. Alors, souvent, j’écoute ce qu’elle me chuchote à l’oreille et je n’en fais qu’à mon coeur.

Variante.

Parfois le déroulé diffère légèrement. D’ailleurs est-ce un rêve ou l’aurais-je imaginé ? Maman si souvent prétend que je me trompe ou que j’invente, elle parvient presque à me faire douter de moi. C’est pratique, cela dit, quand elle ne veut pas reconnaître ce qui est ou a été, d’alléguer que je dis n’importe quoi. À côté de ça elle souligne qu’avec moi, il n’y a pas à hésiter, je dis toujours la vérité. Alors il faudrait savoir, quand même, parce que ça n’est pas follement cohérent. Et moi qui ai appris à force de répétition que les grandes personnes ont raison par définition, ça me perturbe quand je remarque que ma maman affirme tout et son contraire. C’est déstabilisant, pour une enfant. Mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.

Variante, disé-je.

En personne avertie qui en vaut deux, je connais le paradoxe temporel qui fait que, si la petite fille que j’étais et la femme que je suis devenue interagissent, alors l’avenir s’en trouvera modifié et je n’en ferai pas partie. Donc, compte tenu de cet impératif, je ne lui dirai pas un mot.

Et elle, alors ? Oh, pas un mot non plus, on lui a suffisamment seriné qu’on ne parle pas aux gens qu’on ne connaît pas, même aux dames, vieilles ou pas. Elle me fixera droit dans les yeux – il m’est familier, ce regard clair et interrogateur. Sa fossette se creusera et je la verrai très nettement cligner de l’œil. Poussière passagère ? Intention délibérée ? Nous seules le savons. Puis elle regardera plus loin, bien plus loin que moi, son regard se fera rêveur et brillera. Aussitôt je me rappellerai cette comptine – litanie incantatoire ? – que Guillemette et moi sur tous les tons à l’unisson chantions sur l’air de Tu veux ou tu veux pas (Zanini, 1963) :

« T’en fais pas, t’affole pas | Tout ira, tout ira | T’en fais pas, t’affole pas | Tout ira | Soit comme ci, soit comme ça | Y’a du mauvais, y’a du bien | Mais tu verras, tu verras | Tout ira, tout ira | Tout ira sûrement très bien »

Je ne l’ai pas oubliée, cette comptine par nous deux inventée qu’à maintes occasions ensemble nous psalmodions.

Et s’il n’en a pas toujours été ainsi, qu’importe. Survient ce qu’il doit se produire sans que personne n’y puisse rien changer. C’est comme ci, ou comme ça, y’a du mauvais, y’a du bon, que je le veuille ou bien non. Et je sais maintenant, par expérience, que je m’adapte à tout, et je n’y arrive pas si mal. Cela aussi devrait être de nature à me rassurer.

Laure, 7 ans.