Perles choisies

Perles choisies…

Quand une mère attentionnée arrête le jour de son propre anniversaire pour offrir ses perles à sa fille aînée :

— C’est vrai, pourquoi attendre plutôt que de te les donner tout de suite ?
Je ne les porte pratiquement jamais plus, j’ai mes colliers en or. Et mes perles, je sais que tu les aimes. Alors autant que tu en profites dès maintenant.

Et d’ajouter :

— Mais je te préviens tout de suite, ma petite chérie, tu n’auras rien pour ta prochaine dizaine !

C’est d’âge qu’elle parlait et non de rang. De perles. Et pour ce qui est du rang, aînée je suis née, aînée je resterai. Un peu isolée maintenant puisqu’il manque une perle intermédiaire dans notre famille de filles, la plus précieuse peut-être aux yeux de tous, qui nous reliait les unes aux autres.

Le collier de Maman est admirable, il vient directement du Japon, rapporté par Papa d’un de ses voyages dans ces contrées lointaines. Chaque perle d’une tiédeur d’orient, tendre comme un baiser plus rare qu’une larme, ronde et douce et si lumineuse, chaque perle recèle en son sein nacré l’infime grain de sable qui l’a fait naître pour calmer l’irritation dans la chair de l’huître induite.

L’expression latine, margaritas ante porcos, signifie « des perles aux cochons ».
Souvent on l’employait à la maison lorsqu’il s’avérait regrettable de donner à quelqu’un ce dont il ne saurait apprécier la valeur. Pour ma part, je savais déjà très bien que la perle est le symbole de la pureté et de la grâce.

Cette expression comportait, tout aussi usité chez mes parents, son pendant – comme les truies que l’on pend – qui consistait à affirmer que l’on ferait pourtant quelque chose de nous… si les petits cochons ne nous mangeaient pas.

Vaste expectative.

Et puis il y avait cette histoire, horrible-horrible, toujours et encore à cette pensée je frémis, des nouveaux-nés qu’en Chine aux cochons sur le tas d’immondices on offrait en pitance s’ils avaient le malheur de naître fille.

Est-ce un malheur, vraiment, de naître fille ?

Il est vrai qu’en aîné très souvent on préférera un garçon, et puis des filles après. Combien de fois ai-je entendu Maman le confirmer lorsqu’elle apprenait la naissance de tel ou tel enfant :

— C’est un garçon ? Oh, merveilleux ! C’est toujours mieux de commencer par un garçon !

Je n’ai jamais compris pourquoi devant moi qui suis sa fille ainée, elle disait cela. Pensait-elle que je ne l’entendais pas ? Ou plus vraisemblablement n’imaginait-elle pas une seconde que ce pût être de nature à me heurter, me peiner et me plonger dans des questionnements z’intérieurs z’intenses pour lesquels je ne trouvais pas de réponse.

Quoi qu’il en soit, je suis née fille et c’est ainsi. Et les perles de Maman, c’est à moi qu’elle les a données. Je les porte de temps en temps, rarement car le collier est long et tout de même extrêmement élégant, mais toujours avec une émotion non dissimulée. Pourquoi dissimuler ses émotions quand d’autres ne se soucient pas de lisser leurs propos ?

~ Le 19 août 2016

[Crédit photo : Laure Chevalier Sommervogel]

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