La boule de l’escalier

La boule de l’escalier

Elle n’est plus sous mes yeux mais au creux de mon coeur elle fait comme un soleil souvent, ou juste un poids, lourd à déglutir parfois.

Quand j’étais petite, je pensais que la maison de Lannemartin était construite tout autour, que cette boule était le cœur central d’où rayonnaient ces courants d’énergie que je ressentais très bien, dans telle ou telle pièce, des courants peu courants qui jusqu’au grenier montaient.

La maison est partie, elle aussi, il y deux semaines, trois peut-être, je n’ai jamais eu une notion très claire du temps qui file.
En légère perte de repères, la petite dame ? Ça lui passera, comme tout passe toujours.
Et la mélancolie avec. Ou pas.

Je ne crois pas, pendant toutes ces années où la maison fut par l’un ou l’autre d’entre nous habitée, m’être une seule fois trouvée à côté d’elle sans arrondir ma main au passage sur son pourtour doré.
Douceur du cuivre ancien.
Ça crée des liens. Des liens qui perdurent. Le plaisir du contact devient une habitude, bientôt un rituel.

Sa surface polie – aussi polie que nous étions bien élevées, faut-il ici le préciser – reflétait ce qui se trouvait dans la pièce.
Derrière nous, l’entrée. À droite, le salon et la bibliothèque qui, à ses débuts, était gris et blanc puis devint jaune et bleu, un rappel de Giverny peut-être, je ne l’ai jamais su. À gauche, la salle à manger et son carrelage inouï, puis la salle à manger d’été. « Au bout du couloir, cuisine et dépendances », disait notre père à ses invités, avec un geste négligent de la main éloignant de lui ces domestiques contingences. Et souvent, depuis le salon où il lisait ou travaillait, nous l’entendions glapir : « Les filles ! Faites-moi le plaisir de fermer les portes. Je ne veux pas d’odeurs de boustifaille dans toute ma maison ! »

Dans l’entrée se trouvait le bel escalier de bois ciré qui s’enroulait autour de cette boule et conduisait vers les hauteurs de la maison.
Tellement bien ciré, cet escalier.
Dérapages contrôlés, tellement bien contrôlés. Mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.

Sur la photo, dans la boule c’est moi que l’on devine.
Bien sûr, puisque c’est moi qui l’ai prise.
La photo, je parle de la photo.
La boule, je l’ai laissée.
Et si je la perds un peu parfois – elle était facile, celle-là aussi – moi j’y vois qui je veux.

On nous trouvait si ressemblantes, nous nous disions si différentes.
On nous disait si ressemblantes, je nous trouvais si différentes.

J’ai beaucoup à écrire sur cette maison.
Des petits bouts d’écrits, des fragments de ma vie.

Février 2018

[Crédit photo : Laure Chevalier Sommervogel]

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