Placer la barre très haut ou

Placer la barre très haut

Placer toujours la barre très haut dans la vie pour éviter de se la prendre en pleine gueule ? La recommandation à plus d’un titre a son utilité, pour celles et ceux qui tendent à foncer tête baissée, et j’en connais…

Le fait est que cette mésaventure m’est précisément arrivée.

Été en Suisse à Vevey. Piscine de Corseaux. J’ai dix ans.
Tous les jours, entre baignades et exploration de tous les coins de cet immense terrain de jeux, nous passons de longs moments sur l’aire des activités sportives, portique, agrès, cheval d’arçon et autres équipements ingénieux.
Parfois nous voyons des champions s’entraîner, c’est captivant.
Le plus souvent nous profitons de ces installations en libre accès.

Sous mes pieds je fais tourner l’énorme et lourd rouleau blanc.
C’est un coup à trouver.
Déjà, pour grimper dessus – il est haut, prévu pour les adultes plutôt que les enfants – je dois m’étendre de tout mon long sur la froide surface métallique enduite d’une épaisse couche de peinture, puis me mettre à quatre pattes et me redresser prudemment, sans glisser ni le faire bouger, et, une fois debout, l’actionner avec mes pieds pour le faire tourner, de plus en plus vite mais pas trop non plus, tout en gardant mon équilibre.

Je suis agile, j’y parviens superbement bien, c’est grisant, j’en suis très fière.

Cette grande souplesse – souplesse physique, nous parlons du physique – c’est de Nannie que je la tiens.
À cinquante et quelques années, ma grand-mère fait encore le grand écart.
Tout le monde pousse des hurlements mais elle le fait allègrement, et elle en rit.

— Faire naître et élever douze enfants, vous savez, ça m’a gardée jeune ! Et puis vous n’imaginez pas toutes les activités sportives que mon père me faisait faire quand j’étais jeune. Maintenant je n’ai plus guère de temps que pour la natation. Mais la souplesse des articulations, ne me demandez pas pourquoi, je l’ai toujours conservée. Peut-être est-ce à ma musique que je le dois…

J’ai une grand-mère très marrante quand elle s’y met, il n’est pas besoin de beaucoup la pousser.
Mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.

Revenons au terrain de jeux de la piscine de Corseaux. Une des grosses balançoires en tubulures d’acier, juste devant moi, se libère.

D’un mouvement bien calculé pour sur mes deux pieds retomber, je saute du rouleau et me rue – comme à mon habitude – entre les deux poteaux qui soutiennent la barre fixe, cette barre que les athlètes suisses des bords du Léman placent à leur hauteur et qui, fort malencontreusement, a été ce jour-là baissée juste à la mienne.

Je me la prends en pleine gueule.

Gueule, c’est vraiment un gros mot – sauf pour les chiens. Pour les chiens on peut le dire. Et pour d’autres animaux aussi. À commencer par celle du loup, bien sûr, puisqu’on se jette dedans.
Parfois, si c’est réellement exceptionnel et que les circonstances le justifient, on peut le prononcer en parlant de quelqu’un : de celui qui a une allure bizarre – un vilain ramponneau, par exemple – on précisera qu’il a une sale gueule et ça passera tout juste. Mais dire « Ta gueule ! » … hhhhan non, ça jamais… une bonne gifle on se prendrait.

Considérons alors que les circonstances présentes le justifient. Pleinement !

Affolement général. Attroupement. Le bureau central est alerté, un médecin dépêché. On appelle mes parents au micro. Examen, réflexes, blanc de l’oeil. On soupire, je n’ai rien de cassé, je suis seulement… estampillée. On a frôlé le drame. Oh, dans la famille on on a vu pire. Mais ce sont d’autres histoires, toute notre histoire en fait.

Les voilà à peine rassurés qu’aussitôt tombe le reproche :

— Mais enfin, Laure, aussi ! A-t-on idée ? Si tu cessais un peu de toujours te précipiter !

L’œdème mit des mois à se résorber.

Timbrée, je l’étais déjà, depuis ma prime enfance, je fus donc emballée et postée. Ce poste d’observation, privilégié s’il en est, toujours j’allais le conserver.

Mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.

Novembre 2017

[Credit image : Pixabay]

 

 

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