Jouer aux hirondelles

Jouer aux hirondelles

Les roses de saison sentent toujours si bon. Celles-ci viennent du jardin de mon enfance. Passionnément nous surveillions leur éclosion qui s’étalait de semaine en semaine, dès le printemps venu jusque tard en automne. Elles faisaient la fierté de nos parents et puis de si jolis bouquets, de ceux qui ajoutent au charme d’une maison, comme on le dit de ses habitants.

Me reviennent à la mémoire, mémoire olfactive bien sûr, les effluves musqués et envoûtants qu’exhalait le jardin en toute fin de journée quand, entre l’arbrisseau de peuplier qui venait d’être planté et le lilas qui plus tard serait coupé, nous jouions aux hirondelles sur la pelouse, devant la petite maison, en passant sous la cascade de roses rouges qui dégringolaient de la tonnelle.

Savez-vous que le rouge est la couleur qui se distingue le plus longtemps à la tombée de la nuit quand celle des autres fleurs ne ressort plus dans la pénombre grandissante ?

Pour jouer aux hirondelles, j’avais parfait une technique que Guillemette adopta sans sourciller. Il s’agissait de courir sur le territoire qui nous était imparti, comme si nous le survolions. Nos bras tendus figurant deux ailes, le genou plus ou moins plié pour faire varier la hauteur du vol, nous planions de-ci de-là, aussi gracieuses z’et légères que nous imaginions l’être, fonçant parfois bec grand ouvert pour gober voracement un hypothétique moucheron. Nous avions mis au point toute une gamme de pépiements aigus et lancinants dont les voisins durent sûrement nous savoir un gré infini. C’était on ne peut plus amusant, vraiment nous nous y croyions. Ces rêves que j’adorais, au cours desquels je volais, peut-être m’avaient influencée
Tenue impérative : robe de chambre boutons du bas défaits pour que les pans voltigent derrière nous – j’avais longuement observé la queue des hirondelles et il me semblait que ça faisait assez bien la blague.

Nous sortions de notre bain, les cheveux mouillés bien lissés derrière les oreilles, avec la touche d’eau de Cologne de rigueur. Ce jeu vespéral permettait de sécher nos bouclettes dans le vent. Les joues écarlates, essoufflées, presque aphones, à nouveau trempées mais assurément ravies, nous nous interrompions quand Maman nous enjoignait de monter nous coucher.

Au premier étage nous occupions la grande chambre symétrique de celle des parents, de l’autre côté du palier, et le bébé la chambre attenante, plus petite. Les enclaves du grenier, qui deviendraient pendant notre adolescence notre domaine réservé, à nous les deux aînées, ne seraient aménagées que des années après.

Papa avait émis quelques réserves sur l’efficacité de ce modus operandi maternel, nous laisser à peine sorties du bain nous mettre en nage (de faire des bêtises ?), mais Maman avait vertement rétorqué : « Mon chéri, dis-toi bien que si elles se fatiguent juste avant d’aller au lit, elles n’en dormiront que mieux ! »
Il n’avait pas insisté.

Après tout, il n’en disconvenait point, l’éducation des enfants – a fortiori des filles – était du ressort de leur mère.

Mais revenons à nos roses : premières ou dernières de la saison, elles sentent bon, tellement bon, cette fragrance si caractéristique, une des senteurs nuancées liées à chacun de mes souvenirs d’enfance.

7 septembre 2016

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[Crédit photos : Laure Chevalier Sommervogel]

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