La raison de mon silence

La raison de mon silence…

Oh, mais je vais vous la donner, avec un souvenir d’enfance dédié.
C’est une histoire de cornichon. J’adoOore les cornichons. Molossol, pas molotov, je sais. Ils s’étaient bien fichus de moi pour ça.

Pourquoi cette histoire m’est-elle revenue à l’esprit ? Eh bien j’ai vu passer cette phrase. Une beeeelle phrase, réfléchie, profonde, une recommandation de grande sagesse dont beaucoup sont friands, pensée positive ou consolante, tout le monde se sent plus ou moins concerné, plutôt plus que moins d’ailleurs, effet Barnum assuré… enfin bref. Mais oui, deux secondes, voyons, j’y arrive, la voilà cette phrase, qui énonce sentencieusement :

Dans la vie, fais confiance aux personnes qui savent voir ces trois choses : ta peine derrière ton sourire, ton amour malgré ta colère, et les raisons de ton silence.

(Auteur inconnu… mais on voit passer de ces… Bref, j’ai dit bref.)

Allez zou, passons sur les deux premières données, c’est tellement convenu. Mais la raison de mon silence ?
Une des seules fois où cela s’est produit, j’avais une dizaine d’années.

Nous voyagions avec mes parents, une de mes tantes, ma petite sœur et le bébé. Pas de siège-auto à l’époque, nous nous entassions à plusieurs sur la banquette arrière. Mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait ; et j’en ai déjà parlé, je crois bien.

Sur la route de Vevey nous nous étions arrêtés pour déjeuner dans un bon restaurant, « un restaurant élégant » avait précisé Maman pour nous mettre en condition de correctement nous tenir.
Nous étions pourtant si bien élevées. Fallait-il toujours nous le rappeler ? La suite prouvera que oui, certainement

Nous avait été servie en entrée une appétissante assiette de charcuteries locales, saucisson de pays, jambon fumé et viande des Grisons, garnies de pickles dont un superbe cornichon molossol très tentant que j’avais cru pouvoir immédiatement subtiliser, ni vu ni connu, pour l’enfourner d’un bloc.

Hélas, ce n’était pas un cornichon molossol. Un cornichon, ça oui, mais terriblement salé et invraisemblablement piquant. J’en avais été à ce point surprise qu’un hoquet l’avait coincé dans les grandes largeurs. Coincé, mais vraiment coincé !

J’avais le souffle et le sifflet coupés, littéralement, sachant très bien de surcroît que c’était drôlement impoli de ma part de m’être ainsi comportée telle une petite gourde complètement inconsciente (… mais pas encore évanouie).

Alertées par mon silence aussi soudain qu’inhabituel – nous y voilà – les grandes personnes se tournent vers moi qui, les mains autour du cou, les yeux exorbités, suis à deux doigts de suffoquer.

Un regard suffit à Papa pour prendre la mesure de mon inconfort. Du plat de la main il m’assène une bonne claque… non sur la joue, fort heureusement (ce qui peut-être aurait été mérité sans arranger pour autant ma personnelle situation !) mais dans le dos. Le premier choc, avisé, déloge ce foutu cornichon qu’une deuxième claque tout aussi forte fait jaillir de mon bec pour l’envoyer, parfaitement intact, se planter pile à l’endroit d’où il venait : entre deux tranches de saucisson ébahies.

Le croirez-vous, après une belle quinte de toux j’ai aussitôt retrouvé l’usage de la parole pour croasser, la voix cassée : « Ah la la, bah là vraiment, ce coup-ci, je crois bien que je me suis… vraiment, mais vraiment étrangléééée !!! »

Le fait est que mes parents avaient sans doute eu aussi peur que moi car tout le monde a éclaté de rire et personne n’a pensé à me gronder.

Tiens, j’avais la voix cassée à dix ans déjà ?
Ah, forcément, quand on n’arrête pas de parler… Talkative girl, they used to say. Or chatter box – moulin à paroles, quoi.

Mais pas toujours. Pas toujours.

~ Septembre 2015

📷 Pixabay

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