Ces gens bruyants

Ces gens bruyants

Vacances en Sicile, dans un hôtel-club tranquille. Je me repose et me détends. C’est le but recherché – et atteint. Mais je ne perds jamais une occasion d’observer les gens. Comme dans les transports en commun, dans la rue, les magasins, une réunion, familiale, amicale ou professionnelle, une file d’attente, enfin bref, en toutes circonstances, observer le comportement des gens est une de mes passions. Que ce soit surprenant, amusant, édifiant ou consternant, parfois exaspérant ou bien attendrissant, c’est toujours extrêmement intéressant. J’observe, j’observe et j’enregistre tous les détails.

Pour en revenir à nos vacances, je trouve sur place de magnifiques échantillons à ma disposition pour assouvir mon insatiable curiosité du genre humain.

Certains sont peu conscients de ceux qui les entourent, l’idée de déranger, voire même de heurter ne les effleure pas. Ainsi, une dame, assise pas loin de nous devant son verre et son mari, dégaine son portable et appelle fifille :

— Allô ma chérie ? C’est moi, c’est Moman !

À (très) haute voix, elle lui fait un debrief désabusé de sa journée, genre chui revenue de tout et ici ou ailleurs on s’emmerde pareil :

— La bouffe ? La bouffe, oh ben la bouffe, tu sais, c’est comme partout, hein… Quoi ? Ouais, ouais, des pâtes, de la pizza, de la paella. Ah ça, de la paella, y’en a tant qu’on en veut, de la paella… Quoi ? Non, moi j’aime pas. Sinon c’est des salades de poulpe ou du poisson grillé. Pfff, tous les jours, le poisson grillé… Quoi ? Oui-oui, à la plancha, c’est ça…. Quoi ? Non, moi j’aime pas. Et puis alors des aubergines, des poivrons, des courgettes, et encore des aubergines. Les aubergines, y t’servent ça à toutes les sauces… Quoi ? Non, moi j’aime pas. Enfin, c’est toujours les mêmes trucs, quoi. Tu vois ce que je veux dire.

Sympa pour les voisins. Moi à qui petite, on a dit et répété : « Quand on n’aime pas quelque chose, on n’en dégoûte pas les autres », je suis in petto, en moi-même et dans mon for très intérieur, indignée et même ulcérée. Cette ahurie n’a pas noté que c’est très varié, bien présenté et particulièrement savoureux. De l’excellente cuisine familiale, soignée et locale, vraiment délicieuse. Je suppose que ce sont les frites qui lui manquent.

Madame poursuit sa conversation téléphonique et claironne :

— Alors évidemment, Jacques, ben y s’gave.

Coup d’œil au dénommé Jacques qui prend tout d’un coup l’air d’avoir envie d’être resté dans sa chambre. Et, c’est plus fort que moi, j’éclate de rire et je m’exclame :

— Bah alors, Jacques, vous vous gavez ? Faut dire que ça change de l’ordinaire, non ? C’est mieux que le menu de la cantine ou ce qu’on se prépare vite fait le soir en rentrant crevé de sa journée de taf ?

Lui rigole, un petit peu mais pas trop, hoche la tête pour acquiescer… et moi d’en rajouter :

— Comme nous profitons du coup de fil, n’est-ce pas, je donne mon avis et, même, je le partage. Oui, oui, à voix haute, moi aussi.

Je crois que ni l’un ni l’autre n’a compris, en tout cas pas elle qui finit son appel, rempoche son portable, se lève et aboie :

— Ben alors, Jacques, tu bouges ? Allez, on va manger, là !

Vous connaissez l’adage ? Les tonneaux vides sont ceux qui font le plus de bruit…

Les gens creux sont les plus bruyants : plutôt que de raisonner, ils résonnent…

Ah… si les points de suspension pouvaient s’exprimer, ils auraient tant de choses à dire !

~ Mai 2018

[Crédit photo : Pixabay]

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