Progrès à calculer

Progrès à calculer

Je comptais avec toi, nous comptions l’une sur l’autre. Je compte encore sur toi, je compte sur mes doigts. Sept ans et demi. Un peu plus aujourd’hui. Bientôt huit. On m’a dit ça passera, on m’a dit dix-huit mois, on m’a dit deux à trois ans, on m’a dit qu’il me faudra au moins cinq ans si ce n’est plus encore. On m’a dit n’importe quoi. On m’a dit tellement de conneries. Toute ma vie n’y suffira pas.

Qui croire ou ne pas écouter ? Tous ceux, c’est sûr, qui pensent si bien savoir, ceux qui ressassent leurs certitudes en resserrant sur toi les anneaux de leur sagacité. Aie confiance, crois-en mon expérience, ainsi susurrait l’autre. Quand personne n’en sait rien. Rien de plus que moi.

Le temps saigne sans toi. C’est long et c’est lourd. C’est triste aussi. C’est ainsi. Tant pis.

Entre le chagrin d’avoir à vieillir sans toi, le vide que crée ton absence, les réactions des proches, imprévisibles, si péremptoires parfois, le maelström émotionnel induit, les cauchemars qui s’ensuivent, les douleurs qui s’installent, ça fait beaucoup à supporter. La peine ne s’atténue pas. Creux impossible à combler malgré ce dont j’emplis ma vie, bien entourée et bien accompagnée. Mais ça n’est pas du même ressort. Ce ressort-là, il est cassé, rien ne saurait le réparer.

Les souvenirs des toutes dernières années s’estompent et c’est tant mieux. Reviennent à foison ceux des années joyeuses, ceux des années légères. Si c’est ça, retomber en enfance, moi qui ai le vertige et peur du noir, je saute sans hésitation dans cet espace plein de toi qui amortiras ma chute. Puisqu’on compte l’une sur l’autre. Ça, ça n’a pas cessé. Ça, ça n’est pas cassé.

Le temps pèse sans toi. C’est long et c’est lourd. C’est triste aussi. C’est ainsi. Tant pis.

J’ajoute ce qui m’anime, retranche ce qui me blesse, et sans l’avoir calculé j’arrive au seul résultat qui compte pour moi : le manque ne passe pas, tout le temps, tout le temps je pense à toi. Et, tout bien considéré, je ne compte pas me passer de toi. Impair, impasse et manque. J’ai rien misé, j’ai rien gagné. Les souvenirs s’additionnent, les émotions se trouvent multipliées, les racines carrément ressurgissent et l’intégrale défile comme les fonctions dérivent ; c’est complexe mais au total je m’en fiche complètement, comme toi qui détestais te prendre la tête.

Je suis seule à présent pour jouer notre pièce entre toutes préférée, que de concert et sans nous concerter à chaque occasion nous appelions de tous nos souhaits, celle qui s’appelle « Tu t’rappelles ? ». Je jonglemote les maux-sillons et les mots rient tôt et les mots râlent de l’histoire, et seule je rigole et me console de jeux de ce type – lui ou un autre. Je sais combien tu les aimais, mes verboludismes et mes néologismes qu’on nomme aussi mots-valises quand on voyage avec les lettres.

Le temps coule sans toi. C’est long et c’est lourd. C’est triste aussi. C’est ainsi. Tant pis.

Déjà je ne pleure plus quand je pense à toi ; enfin, presque plus. Il est où, le progrès ? Le progrès, il est là. Les souvenirs des jours heureux reviennent, plus nombreux. Ils comptent triple, ceux-là, que je ne ne décompte pas. Le rire s’étale au large, prend sa place et prévaut, et ses échos aimés recouvrent les sanglots.

Déjà je ne pleure plus quand je parle de toi ; enfin, presque plus. Il est où, le progrès ? Le progrès, il est là. Question de maîtrise, manière d’ample respiration. Je m’y efforce tout en essayant de lâcher prise. C’est contradictoire, et alors ? Je fais ce que je peux à défaut de ce que je voudrais. Ça ne soustrait rien à ma peine, je garde serré-serré mon petit coeur tout mou, l’alarme à l’œil n’est pas loin mais tout le temps, tout le temps je parle de toi.

Le temps file sans toi. C’est long et c’est lourd. C’est triste aussi. C’est ainsi. Tant pis.

Heureuse, j’ai retrouvé l’envie de l’être. L’être pour deux, je te l’avais promis. Promesse dédiée dont je ne me dédirai pas. L’être pour deux élargit mon horizon, réveille mon énergie, stimule mon appétit, ravive mes envies. L’être pour deux ranime la puissance de mon potentiel, ce très haut potentiel de bonheur que toutes deux nous partagions. Cette radieuse disposition, toi qui fus conditionnée, découragée et bientôt résignée, tu l’avais négligée puis oubliée. Moi je compte bien l’exploiter et l’optimiser.

Heureuse pour deux, j’ai encore du temps pour l’être, j’ai mis du temps à l’admettre, mais je le veux et je le peux. Je saurai trouver comment – en canalisant ce qui bouillonne, jaillit et déborde. Écrire est un début. Communiquer, interagir est la suite logique et toute une autre histoire, plusieurs histoires en fait.

Le temps vole sans toi. C’est long et c’est lourd. C’est triste aussi. C’est ainsi. Tant pis.

Savoir que tu aurais pleinement approuvé nos récents mouvements et l’évolution de nos projets, qu’avec nous tu te serais réjouie de ces nouveaux chapitres familiaux impliquant des changements de statuts si conséquents dans une vie. Le savoir parce qu’au plus profond de moi je ressens ton assentiment et tes encouragements. Puisque dans mes songes tu viens le confirmer. C’est une certitude tellement apaisante.

Le temps passe sans toi. C’est long et c’est lourd. C’est triste aussi. C’est ainsi. C’est la vie, souris ouistiti !

Un pied devant l’autre ma route je continue. Il est où, le progrès ? Le progrès, il est là.

~ 2 novembre 2020

[Illustrations : Brad Kunkle]

3 réflexions sur “Progrès à calculer

  1. Oui, il est là le progrès . On continue la route où les Ames familières nous accompagnent en envoyant quelques fois des messagers ailés comme le vol joyeux d’ un ou deux papillons , pour confirmer qu’ils sont bien là à nos côtés . J’aime ces petits coucous furtifs qui font tout chaud et tout doux juste là au creux du coeur et qui avec le temps prennent peu à peu la place du chagrin . bizzz

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