C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit

C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit

Lors de ces si nombreux trajets que nous avons effectués tous ensemble dans la succession des voitures paternelles, les parents à l’avant, les quatre filles à l’arrière, nombreuses étaient les occasions de rigoler.

Je me rappelle très précisément une anecdote qui, sur le moment, nous avait bien amusés, une anecdote à laquelle j’ai souvent repensé avec sa cohorte de réflexions corollaires et divergentes.

Nous montions passer la journée aux Paccots (je me le rappelle tout aussi précisément, sur un autre de ces trajets Vevey-Les Paccots j’avais demandé à la cantonade : « Quelle heure est-il ? » et le speaker de la radio m’avait fort obligeamment répondu : « Dix heures moins le quart », d’où un fou-rire général dans l’auto. Bon, ce n’était pas cette histoire-là que je voulais raconter aujourd’hui, mais voilà, ça c’est fait…). Nous roulions dans un silence relativement rare au sein d’une famille de filles.

Soudain, sans que j’aie jamais su pourquoi, Papa s’exclame : « C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit ! » et, de façon tout aussi inattendue, Sylvine, qui à cette époque avait une douzaine d’années, réplique du tac-au-tac – la repartie, pas le jouet – en scandant son phrasé :

… Je rentrais de gala avec mes musiciens,

Quand une grosse bête apparut sous la pluie,

Faisant de l’auto-stop comme un vulgaire humain.

Je lui ai dit : Montez ! Et il m’a répondu :

Je suis le Loup-Garou, et toi, qui donc es-tu ?

Toutes les quatre, sans même nous être poussées du coude pour nous concerter, nous entonnons la suite dans un élan magnifique, avec des effets de voix polyphoniques :

J’suiiiiis chanteur comiiiiiqu-euuuuh !!!

J’faiiiiis dans la musiiiiiqu-euuuuh !!!

Je chante pour les bambinos

Des petits refrains rigolos…

Nous étions pliées de rire, en véritable diguedille, et les parents n’étaient certes pas en reste.

Mais voilà que Maman se retourne :

— Dis donc, Sylvine, sérieusement, C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit, tu sais de quoi il s’agit ?

Et Sylvine de rétorquer :

— Bah oui, quand même ! C’est une chanson de Carlos, Le bougalou du loup-garou.

Alors, se frappant le front de consternation, ma mère Jézabel devant moi s’est tournée :

— Et toi, Laure ?

— Ah moi, je sais (et en plus c’était vrai que je le savais).

— Et toi, Guillemette ? demande-t-elle ensuite à ma cadette.

— Oh, c’est un vers qui sort d’une tragédie, mais laquelle, je ne me rappelle pas…

La benjamine, trop jeune pour avoir voix au chapitre à ce propos, n’est pas interrogée.

Maman jette alors un coup d’oeil entendu à Papa en soupirant que Racine doit se retourner dans sa tombe et qu’elle voit là l’exemple-type du clivage des générations. Et, impressionnante comme souvent, elle nous déclame d’une traite le fameux passage du Songe d’Athalie – Maman connaît tous ses classiques par cœur et, aujourd’hui encore à son âge, les récite sans l’ombre d’une hésitation.

L’histoire a bien entendu fait par la suite les choux gras de leurs dîners entre amis…

Maman ré-évoquait de temps à autre cet épisode de notre vie familia-â-leuh en ajoutant à chaque fois que décidément la culture se perd.

Moi je ne pense pas que ce soit le cas ; il me semble plutôt que les jeunes maîtrisent des notions différentes, dans des domaines auxquels leurs aînés ne connaissent rien. C’est dans l’ordre des choses. Chaque génération a tendance à estimer que la suivante s’appauvrit, ce n’est pas nouveau. Tout évolue et je ne crois pas qu’il y ait lieu de s’en lamenter. Mieux vaut s’adapter…

Oui, s’adapter à l’existant. Mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.

—•—

Pour le plaisir de la relecture – ou de la découverte, qui sait – le texte est tiré de la tragédie Athalie, écrite en 1691 par Jean Racine (1639 – 1699), acte II, scène 5 :

C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit.
Ma mère Jézabel devant moi s’est montrée,
Comme au jour de sa mort pompeusement parée.
Ses malheurs n’avaient point abattu sa fierté ;
Même elle avait encor cet éclat emprunté
Dont elle eut soin de peindre et d’orner son visage,
Pour réparer des ans l’irréparable outrage.

Illustration : Charles-Antoine Coypel, Athalie interroge Joas (1741), Brest, musée des Beaux-Arts

Une réflexion sur “C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit

  1. Merci Laure, pour ce rappel de vers immémorables ! bien qu’en ce qui me concerne je ne souvienne plus que du premier …. Comme beaucoup d’autres malheureusement … ☹ Maintenant, la Nuit « profonde » est-elle fatalement synonyme d’Horreur ? Un bon sujet pour … le Bac ? … Personnellement, j’aime assez la nuit, la route, la nuit … ! Où, quand il fait bien nuit, justement, ceux que l’on voie, croise ou double sont comme des amis, des habitués de ces trajets nocturnes, un peu hors du temps … Un temps spécial … !

    Amitiés

    Philippe

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