Laisser la porte contre

Laisser la porte contre

Si seulement j’essayais – essai, nouvelle ou conte – juste de l’entrouvrir, cette porte fermée, pour la maintenir contre* ? Envers et contre tout, et tout contre mes peurs.

Celles de deux sœurs qu’inquiète, au moment du coucher, quand va tomber la nuit, l’approche de l’orage, grondements annoncés. D’une petite voix, l’aînée ose implorer :
— Voulez-vous, s’il vous plaît, laisser la porte contre, et puis dans le couloir, la lumière allumée ?
Tous les soirs, prière récitée, requête négligée, elles s’entendent répondre :
— Comptez donc les moutons, vous vous endormirez !
Et la porte est fermée.

Au creux du même lit bien vite elles se retrouvent et se rient des éclairs quand bien même ça tonne.
Raconte, oh oui, raconte….

Et j’apprends à conter, et pas que pour du beurre.
Je conte, oh oui, je conte, pour toi la première.
Je conte nos moutons, sans en tenir le compte.
Et les contes de fées, je sais les raconter.
Ensuite j’apprends à compter. Je compte sur mes doigts, puis je compte pour toi. Je te montre.
Et toujours je raconte, je raconte.
Ensuite encore, longtemps-longtemps après, quand deux ne font plus qu’une ou quatre plus que trois, je perds le compte : je compte et je recompte, et même sur mes doigts ne m’y retrouve pas.
Les moutons trop décomptés, dégoûtés s’en sont allés. Et les fées en fin de conte se sont toutes envolées.

Raconte, oh oui, raconte…
Ah mais, rendez-vous compte, il est comte en effet. Mais pour quel rendez-vous ? Un comte défait qui ne sait que compter sans compter ses méfaits, est-ce que ça compte… de fait sa comtesse aux pieds nus sur les pointes s’en est allée là où plus rien ne compte.
Son temps était compté et tout s’est arrêté.

Raconte, oh oui, raconte…
Sur les pointes elle danse, danse sous mes paupières.
Elle comptait tant pour moi qui comptais tant sur elle, et pas que pour du beurre ni l’argent du labeur que ses larmes ont salé.

Raconte, oh oui, raconte…
Peu croustillante baguette des faits, tous comptes faits et défaits, le temps frappe le compte et coule les décomptes.
C’était fait sans calcul, je dois en tenir compte.
Car c’est moi qui raconte. Et qui raconterai.


* Laisser la porte contre, c’est une expression familiale. Jamais nous n’avons parlé de porte entrouverte, pas davantage entrebâillée, ce sont pourtant les expressions qui s’appliquent. S’il est question de s’appliquer.

~ Mars 2017

[Crédit photo : Pixabay]

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