Pour le moment je ne fume pas

Pour le moment je ne fume pas

Hier un ami m’a demandé si je fumais. Je lui ai répondu rapidement par la négative. En fait l’histoire mérite – je crois – d’être développée.

Le 13 novembre dernier, je n’ai pensé qu’à mon namoureux dont c’est l’anniversaire et complètement oublié de me rappeler un fait important. Oublier de se rappeler, rhalala, c’est peut-être encore pire que d’avoir la mémémoire qui flanflanche.

Le fait important, c’est que cela faisait tout de même neuf ans, et bientôt dix maintenant, que… « pour le moment je ne fume pas ». Ma foi, ma foi, je m’y tiens, et, surtout, surtout, ça ne me manque pas du tout.

Oui, je préfère de beaucoup cette expression au plus classique « J’arrête de fumer ! » qui à mon sens a ce côté brutal et surtout définitif qui ne donne qu’une envie, la démentir et reprendre – ce qui doit alors, je suppose, se vivre comme un échec d’autant plus pénible quand on a annoncé à tout son entourage cette décision, héroïque s’il en est. Le style raté fumeux, quoi…

L’impact psychologique des formulations a toujours eu sur moi un effet que je suis la première à reconnaître.

De fait, j’ai remis en question ma consommation quotidienne de cigarettes lorsque le médecin du travail qui d’une année sur l’autre me faisait ch…aque fois la même interrogation sur ce sujet, euh, brûlant, et à qui, lors de cette visite-là, je m’étais permis de répondre sur un ton rogue que je n’avais aucune, mais alors vraiment aucune envie d’arrêter ni même de ralentir, m’avait rétorqué d’un air légèrement narquois que c’était tout-à-fait normal puisque je n’étais jamais qu’une victime du lobby du tabac…

La remarque avait fait son chemin.

Victime, moi ? Je ne suis victime de rien ni de personne, non mais ! En revanche j’ai un esprit de contradictrébellion trrrrrès fortement ancré. Mais je prends sur moi, vous savez. Ah non, vous ne savez pas ? Eh bien, si vous saviez… Peut-être l’avait-elle décelé, toujours est-il qu’elle avait très bien joué son coup.

J’ai donc décidé de « ne plus fumer pour le moment » il y a dejà neuf ans, presque dix.

Cette tournure de phrase, sorte de motto que je m’étais concocté, a très bien fonctionné puisque j’ai trimbalé mon paquet sur moi pendant environ deux ans si ce n’est davantage, en le passant de sac en sac à chaque fois que j’en changeais, pour le cas où j’en aurais eu vraiment besoin.

Besoin et non envie : c’est très différent quand on y réfléchit bien. Cela permet notamment d’éviter un certain nombre de cigarettes automatiques, si je puis dire. « J’en ai envie ? Ou bien j’en ai besoin ? » Je prenais alors conscience que c’était de l’ordre de l’envie et que je pouvais en réalité m’en passer. L’envie de fumer passait ainsi et… avec ce passe-passe astucieux les jours passaient aussi.

En cas de réel besoin, je me le serais autorisé.

Ça s’est produit. Une fois. Mon namoureux m’a un soir fortement exaspérée, je serais bien incapable de vous en préciser la raison mais j’étais littéralement folle de rage. Alors, pour me venger, dans la série des vengeances qui n’atteignent que moi, puisque c’était comme ça eh bien je suis allée m’allumer une cigarette sur la terrasse, en ruminant mon ire qui est retombée aussitôt tellement j’ai été étonnée de trouver les premières taffes atroces, au point qu’aussitôt je l’écrase. Je parle de ma cigarette.

Je l’ai quand même conservé jusqu’à ce qu’il tombe en charpie. Je parle de mon paquet de clopes !

Je fumais des cigarettes très légères, longues et fines, féminines, la version violette, j’adorais leur aspect, leur allure, et bien sûr le goût et l’odeur.

Oui, très légères, les plus light du marché. Mais j’en étais arrivée à un tel degré d’anxiété à cette période de ma vie que je me relevais la nuit pour en griller deux ou trois sur la terrasse ; et le matin, ma première envie au réveil, avant même câlin et/ou pipi, c’était de me lever et, toujours sur la terrasse, d’en fumer une ou deux autres. Les cigarettes à jeun, on a beau dire que ce sont les pires, c’étaient quand même les meilleures !

Et le soir il m’arrivait souvent d’entamer un nouveau paquet.

Cette année, 2011, la vie était dure en termes d’anxiétés familiales, je me souviens. C’était ainsi, souris ouistiti. Je l’avais racontée à Guillemette, cette histoire de tabac, je pensais qu’elle s’en réjouirait pour moi mais elle était déjà bien trop loin de ces considérations-là. C’était devenu très lourd et particulièrement compliqué de communiquer. Avec elle et d’autres membres de ma famille. Alors j’étais triste et anxieuse, je prenais sur moi et je fumais tout ce que je ne disais pas… ça partait en fumée.

Aujourd’hui les angoisses sont d’une autre nature : ni plus graves ni moindres, elles sont différentes. J’ai toujours pensé, affirmé et répété qu’il n’y a pas d’échelle dans la douleur : quelles que soient les circonstances, chacun réagit à sa manière et ce serait faire injure à quelqu’un qui souffre que de minorer son état par rapport à celui d’une autre personne. Et pour la douleur morale, anxiété ou tristesse, à mon sens c’est exactement du même ressort – tsoiiing. Enfin bref. C’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.

Je continue à prendre sur moi. Je prends sur moi dans tellement de circonstances en fait que je suis parfois étonnée qu’il en reste. De moi. Les circonstances, elles, ne cessent de croître et de se multiplier.

Comment je compense, alors ? Je ne bois pas… enfin, peu. En tout cas pas régulièrement et toujours-toujours, c’est je crois vraiment le plus important, toujours en bonne compagnie, même si Modération n’est pas forcément de la partie. Boire seule, par chance, par immense chance, ne me vient pas à l’esprit. Je ne bâfre pas… enfin, plus maintenant. Je ne fais jamais que me ronger les sangs et me cuire la rate au court-bouillon.

Et puis j’écris. Et je partage. Ça aide. L’élan créatif, tout ça…

Je fais le plein des sens, aussi : j’en ai déjà parlé. La beauté de la nature qui m’entoure, des photos que j’admire, les bons moments vécus, l’amour des miens, la gentillesse des gens – si inattendue parfois –, et toutes les occasions de rire, de m’enchanter ou de m’émerveiller, elles sont là les stations des sens où je fais le plein d’énergie. Souvent, car mon réservoir n’est pas étanche, ça file aussi vite que je le remplis…

Mais je ne fume plus. Plus envie du tout. Ni envie ni besoin, ça tombe assez bien.

Et sinon, pour la petite anecdote, j’ai précisé que c’est un 13 novembre 2011, date anniversaire de mon namoureux, que j’avais choisi de « ne plus fumer pour le moment ». Parce qu’il ne se passait pas de jour sans que l’astre de ma vie ne me reprochât d’avoir à embrasser un cendrier froid, moi qui suis si ardente. Eh bien, pour tout vous raconter, cet homme-là, si prompt à dégainer la critique, a mis deux semaines, je dis bien deux semaines, à réaliser ce qui avait changé en moi.

Oui, oui, je sais, on fait les choses pour soi et non pour les autres. Mais quand même. Je ne disais rien, j’attendais, j’attendais. Et j’étais… fumasse !



Illustration : Le Chat par Philippe Geluck

Crédit photo : Pixabay

Une réflexion sur “Pour le moment je ne fume pas

  1. Bravo ! En fait, tout doit dépendre du fait que l’on est un vrai fumeur (qui avale la fumée ..) ou un fumeur d’apparence (???) , occasionnel, de genre (se donner un genre ..), frimeur … Mon Père était, je pense, un vrai fumeur, cigarette sur cigarette, brunes plutôt, Gauloises, les pires, quoi ! Un jour, il a dit à la cantonade (j’étais là) : c’est fini, je ne fume plus … Et il n’a plus fumé, ce dont il s’est toujours enorgueilli par la suite ! : « En fait, il faut de la volonté ! c’est tout. » … Sa génération était fumeuse, mais ils avaient de bonnes raisons avec les guerres successives et leurs lots de douleurs, moments d’anxiété, d’attente, … Mon grand-père fumait aussi, avait fait les deux guerres, et n’a jamais arrêté ou tenté de le faire, que je sache !

    Un des frères de mon père n’avait arrêté qu’à la découverte d’une tumeur au poumon … Trop tard, malheureusement !! Un frère de ma mère aussi, véritable fumeur aussi, a volontairement tardé à consulter … Trop tard aussi … Fumer … Ca me paraît tellement anachronique aujourd’hui … Affreux, ridicule, ce geste de porter sa cigarette à sa bouche, la secouer par la vitre de sa voiture, tellement dangereux … Avant, on ne savait pas trop ou pas du tout, et il y avait des raisons … Aujourd’hui, vraiment … Folie ! Folie meurtrière ! Pour l’enrichissement des fabricants de cigarettes, cigares, tabac à pipes .. Bref, une véritable aliénation !

    Incompréhensible quand on crie devant une soi-disant restriction des libertés ! Sans doute ne parlons-nous pas de la même !

    Aimé par 1 personne

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