Un tout petit peu de compassion

Un tout petit peu de compassion

Ce texte, je l’ai écrit l’année dernière à pareille époque. Je le ressors aujourd’hui pour le compléter parce que plus que jamais, oh oui, plus que jamais il est d’actualité en termes de sentiments éprouvés et d’émotions ressenties.

Il y a quatre années déjà, juillet 2017… Après son rachat par un gros groupe, je quitte l’agence au sein de laquelle je me suis sensiblement impliquée pendant la décennie précédente. Schéma classique. Ce licenciement, difficultueux et douloureux, je ne l’ai pas vu venir mais je le sens passer. Sur le moment je suis soulagée d’arrêter, ce n’était plus vivable, j’allais droit dans le mur, le burnout avait déjà commencé à me consumer. On croit souvent qu’un incendie est circonscrit et pourtant les braises continuent de couver sous la cendre. Aujourd’hui encore je reste bouleversée de la façon dont cela s’est décidé et réglé, en trois coups de cuillère à pot. J’en sors indemnisée mais pas indemne… loin de là.

Il y a quatre années déjà, août 2017… Je suis donc convoquée chez PolEmp’ pour mon tout premier entretien. J’y arrive l’estomac noué. J’attends. C’est long. Inquiétant et déprimant aussi de noter l’expression désespérée de certains demandeurs d’emploi. Mais allons, allons, j’en suis une moi aussi. Faisons bonne figure.

Une conseillère entre dans la salle d’accueil. Le nez sur la fiche, elle claironne à la cantonnade :

— Madam-euh… Sommervoge-euh… Sommervoguelle?

Je me lève – tous ces gens qui ne perdent pas un seul de mes mouvements, je déteste, oh, je déteste être objet de l’attention générale. Allons, allons, faisons bonne figure.

Je me dirige vers elle avec un grand sourire, la main tendue :

— Bonjour Madame. Ravie de faire votre connaissance !

C’est ainsi que j’ai été élevée – pardon, formatée. Regarder dans les yeux, me montrer polie et avenante quoi qu’il se produise quand j’aimerais parfois être transparente. M’adapter, me conformer. Faire bonne figure et en sorte d’être à la hauteur. Correspondre aux attentes – pour autant que je les identifie correctement, mais ça, c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait. Prendre des initiatives, aller de l’avant. Oui, j’ai appris à me comporter de cette façon, à l’instar de ceux que j’observais avec acuité et que j’imitais avec une facilité devenue seconde nature.

Cette aisance qui paraît naturelle, qui ne demande pas d’ajustement ou si peu, c’est comme un costume endossé dès que le besoin s’en fait sentir. C’est un rôle connu sur le bout des doigts, à la réplique et à l’intonation près. Surfait ? Sûrement. Surjoué ? Qui s’en aperçoit vraiment ? C’est ce qui est attendu de moi, presque en toutes circonstances. Presque.

Je n’aurais pas dû m’avancer ainsi vers cette femme. Il aurait mieux valu que je commence par observer son attitude pour calquer la mienne sur la sienne. Trop spontanée, toujours. J’ai eu tort, certainement – mais comment aurais-je pu anticiper sa réaction ?

Voilà que la nana… je n’en reviens toujours pas quand j’y repense… la nana met ses mains derrière son dos en me toisant d’un air dégoûté :

— Ah non, c’est un principe chez moi : je ne serre jamais la main. Question d’hygiène, vous comprenez.

Aussitôt je me sens sale, méprisée, moins que rien, de l’autre côté de la barrière, de ceux qui viennent quémander… alors qu’elle, attention, elle est en poste et s’arroge le droit de me rabrouer de cette façon.

Je suis complètement déstabilisée. Au prix d’un effort conséquent sur moi-même, je réussis à ravaler mes larmes. Je ne me braque pas. Mon opinion est faite sur mon interlocutrice. J’en ai vraiment gros sur la patate mais je ferai en sorte que notre entretien se déroule dans de bonnes conditions. Faisons bonne figure.

Quand je pense qu’à PolEmp’ ils sont censés tout mettre en œuvre pour aider ceux qui, beaucoup plus que moi certainement, peinent à retrouver un équilibre fragile sur le plan professionnel et psychologique, je trouve qu’en termes d’attitude visant à enfoncer l’autre, ça se pose un peu là.

Je suis choquée, mais choquée… à un point excessif à coup sûr, mais Madame Toomuch ressent toujours tout beaucoup trop fort.

Je continue à faire bonne figure, jusqu’à ce que je rentre à la maison. Une fois arrivée, la tête que je fais, je ne m’en soucie plus guère. Je pleure. Comme une idiote, je sanglote. L’humiliation sans doute, le stress, mes réactions inappropriées, ma totale implication de ces dernières années, les déceptions, ce gâchis, cet affreux gâchis… Sans doute est-ce la goutte qui fait déborder la vase accumulée jour après jour depuis longtemps déjà. Tout se mélange en moi et le résultat n’est pas anodin. Il l’est rarement.

Voilà. Ce que je vous narre aujourd’hui n’est rien. Rien du tout. Une anecdote, une simple anecdote. Et par temps de Covid, qui plus est, jamais elle ne se serait produite.

Mais, si le comportement de la conseillère m’avait à l’époque indignée, d’autres retours relatifs à cet épisode, qui n’était il est vrai qu’un micro-évènement, m’avaient, eux, véritablement peinée.

— … Oh la la, mais tu fais bien des histoires ! Tourne la page, tire la chasse et passe donc à autre chose, avaient platement commenté ceux qui se contentent de donner leur point de vue, ceux qui ne comprennent rien de ce que je ressens. S’y intéressent-ils seulement ? Souvent je me demande.

Digression.

Quand je raconte en toute confiance un événement difficile qui survient dans ma vie ou celle des miens – et parfois c’est lourd, si lourd que j’en suis littéralement écrasée – je n’attends pas de conseils, oh non, surtout pas, et encore moins qu’on me dise ce que je suis censée ressentir ni comment l’exprimer… bien qu’il en soit pour penser le savoir mieux que moi. Non. En réalité j’attends, j’espère tout simplement un tout petit peu de compassion. Est-ce insensé ?

La compassion ! Voilà : le mot est lâché.

Depuis longtemps pourtant, je devrais m’y être habituée, c’est une question de caractère : la compassion, certains en sont purement et simplement incapables. Ils préfèrent minimiser, comparer (or toute comparaison, dans ces cas-là, est insupportable), ou bien me reprendre :

— Non, non, ma petite chérie, ce n’est pas « grave ». C’est sérieux, je te l’accorde, oui, sérieux, nous en sommes tous conscients. Mais ce n’est pas « grave ». Tu sais, ma petite chérie, je crois vrrrrraiment que tu te fais un peu trop de souci à ce propos.

Quand le propos en question concerne la santé d’un de mes enfants, un commentaire tel que celui-ci n’est pas recevable. Pas admissible. Pas digérable. En tout cas je n’en suis pas capable.

Il y a des jours comme ça, j’ai envie de donner des coups de pieds dans les murs. Dans les gens, on peut pas. Alors j’essaie de me détacher, de prendre de la distance. Je me tiens loin de ces personnes qui décidément ne m’aident pas (avec un d !) comme j’aimerais qu’elles le fissent. Et voilà bientôt qu’on va me le reprocher.

Pour illustrer mon propos, j’ai choisi des images zen… Ne venez pas me demander pourquoi.

~ 25 août 2020 – repris le 31 août 2021

[Crédit images : Cynthia Decker, Curious3D – En couverture, « Cherry Blossom » ; ci-dessus, « Haiku »]

6 réflexions sur “Un tout petit peu de compassion

  1. Ah, là, là …. Le refus d’une main tendue, oui, déstabilisant, assurément ! Ah, mais il y en a comme ça ! qui ne serre pas les mains ! Aujourd’hui, avec cette saloperie, on n’a pas le Droit, c’est différent, et on ne la tend pas, sa main, mais, avant, c’était vraiment rare que son interlocuteur ne s’en empare pas ! Pourtant, une fois, je m’en souviens comme si c’était hier, comme ton employée de Pôle Emploi, sauf que c’était un médecin : ah, excusez-moi, mais question d’hygiène, vous comprenez … Pas trop, non, finalement, parce qu’en serrant beaucoup de mains on doit être immunisé, à la fin ! Enfin, bref ! De toute façon, maintenant, c’est fini … Mais on peut faire des abbracci ! Pas à l’employée, bien sûr, mais à toi, par exemple, si tu veux bien !!! 😉

    PS : J’aime bien tes récits, mais pas trop quand, à la fin, tu pleures !!! ☹

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  2. Comme je te comprends Laure, moi aussi je suis too much.
    Pendant des années j’ai entendu ma mère me répéter « A ce stade ce n’est plus de la sensibilité, mais de la sensiblerie »
    Alors oui, on est atteintes En plein dans la cible. Mais on vit les choses beaucoup plus fort que les autres dans le positif aussi, avec un instinct très aiguisé, et certains à trop vouloir se protéger, passent à côté de plein d’émotions inoubliables.
    Bises Laure

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