Prévisions parentologiques

Prévisions parentologiques

Voici une histoire qui porte sur les prévisions météo… pardon, parentologiques. Plutôt qu’une science, je parlerai d’art divinatoire, à développer aussi jeune que possible bien que son apprentissage soit particulièrement ardu – enfin, pour ce qui me concerne toutefois !!

Chez les voisins de mes grands-parents à Pourgent existait la variante de la pierre météorologique. Accroché sur la porte de leur abri de jardin, un panonceau de tôle émaillée représentait un âne hilare, vêtu, je me le rappelle parfaitement, d’un pull à col roulé rouge et d’un jean bleu dont dépassait une queue en ficelle ébouriffée. Imprimées juste au-dessous, on pouvait lire une tripotée d’astuces toutes plus poilantes les unes que les autres sur l’état de la météo selon celui de ladite queue : « La queue est sèche = il ne pleut pas. La queue est mouillée = il pleut. On ne voit pas la queue = brouillard. On voit l’ombre de la queue = soleil. La queue est blanche = neige. La queue s’agite = vent. La queue est raide = gel. La queue s’est envolée = tornade »… un texte dans ce style, à peu de choses près.

Le gardien des voisins, qui cumulait les fonctions de jardinier et d’homme à tout faire sur le domaine, s’appelait Angel. Dès qu’il nous voyait arriver, Guillemette et moi, il venait nous prendre chacune par la main pour nous conduire devant ce panneau. Il se tordait de rire en nous faisant toucher la queue de l’âne pour que nous annoncions sentencieusement le temps qu’il faisait. Moi l’aînée, j’estimais avoir compris l’astuce, mais pour Guillemette qui était plus petite – deux ans et quatre mois de moins que moi, pensez ! – je n’en étais pas absolument sûre, alors je me disais, comme au sujet du Père Noël ou de la Petite Souris, que l’on ne saccage pas l’imaginaire des enfants. Nous nous prêtions donc de bonne grâce à ce rituel qui, selon nous, déterminerait la durée de notre visite et de la balade à venir.

Il y avait tant à découvrir dans cette immense propriété !

Je dois à la petite histoire de préciser que les voisins de mes grands-parents étaient richissimes, on prononçait même à mots couverts celui de milliardaires, ce qui ne manquait pas d’impressionner les invités quand, au moment du café, une des grandes personnes mentionnait que ce voisin et ami avait mis au point et breveté un modèle d’antivol spécial qui, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, avait assuré sa fortune.

Angel nous emmenait dans les hauteurs du domaine voir la basse-cour et le potager qui faisaient sa fierté. Apprendre aux petites Parisiennes que nous étions à reconnaître les volailles qu’il élevait et les légumes qu’il cultivait constituait apparemment à ses yeux un objectif motivant ; il y trouvait du plaisir et à ce petit jeu-là nous en avions appris beaucoup.

Et les framboises ! Il y avait là un véritable champ de framboises, sur une bonne quinzaine de rangées ! Nous étions munies de pots à lait en fer blanc, très pratiques pour recueillir les fruits bien rouges que nous faisions glisser par l’ouverture – sans compter celles que nous prélevions sur la récolte pour nous en régaler sur place. L’anse passée sur le poignet libérait les deux mains et le pot faisait office de panier. Je pense aujourd’hui que nous nous débrouillions avec les moyens du bord, mais pendant des années j’ai cru que les framboises, tout comme les mûres, se ramassaient traditionnellement dans un pot à lait. Celui-là même qui nous servait pour aller chercher du lait à la ferme.

Mais la ferme, c’est encore une autre histoire.

Après la basse-cour et le potager s’étendait un immense verger. À gauche se trouvait une petite bâtisse sans fenêtres, les murs et le toit faits de planches horizontales en bois gris qui se chevauchaient – comme les construisaient autrefois les paysans, nous avait-il été précisé. Elle accueillait un matériel spécifique et servait de point de ralliement lorsque les voisins organisaient des parties de ball-trap réunissant les amis de la région. J’avais accompagné mes parents à quelques-unes d’entre elles, mais je n’étais pas passionnée par ces exercices de tir, aussi ma mémoire n’en a-t-elle conservé que des souvenirs assez flous. Un appareil projetait des assiettes en argile. Le lanceur hurlait « poule ! » (je me demandais ce que cela pouvait bien signifier, ne voyant aucune ressemblance entre les poules de la basse-cour et ces assiettes de terre rouge), le tireur armait son fusil, visait et, s’il était doué, l’assiette qui, tout la-haut filait dans l’air, se désagrégeait. La seule chose qui m’amusait, c’était de suivre la trajectoire de la cible puis d’observer les réactions des participants et de leur entourage, mines satisfaites ou dépitées, regards admiratifs ou moqueurs.

Après ce grand verger alternaient des champs de cultures diverses, puis des forêts, exploitées, terrains de chasse où jamais nous n’allions.

Je me rappelle cependant une longue balade en forêt avec mes parents, un ménage de leurs amis et leurs enfants dont nous étions très proches, balade au cours de laquelle nous avions récolté de pleins paniers de champignons, des trompettes de la mort. Nous formions une belle petite troupe, quatre adultes et autant d’enfants, à nous exclamer et à rire, enchantés de nos trouvailles… Et voilà que malencontreusement nous avions interrompu une partie de chasse, au grand dam des organisateurs. Parmi les chasseurs j’avais reconnu un de mes oncles : je m’étais spontanément précipitée pour me jeter à son cou et l’embrasser. Ensuite seulement, mes parents me l’ayant reproché, j’avais compris que j’aurais dû m’en abstenir puisque je l’avais mis mal à l’aise devant le groupe de ses amis à lui, en établissant ouvertement un lien de parenté entre lui-même et ces promeneurs irréfléchis, irresponsables, qualificatifs dont il me semblait qu’ils étaient à nous adressés – j’hésitais quant à la teneur des phrases qui s’étaient échangées, de façon apparemment courtoise et souriante, entre personnes de bonne compagnie. J’avais simplement constaté, alors que nous regagnions la maison de mes grands-parents, que mon père était furieux et ma mère mécontente.

« Si tu pouvais te montrer plus réservée, Laure, tu nous épargnerais des situations gênantes… » m’étais-je entendu dire sur un ton plus qu’acide, un ton que sur le moment j’avais été bien incapable de m’expliquer. Ça n’était pas moi qui avais pris l’initiative de cette promenade, je n’avais pas décidé de la direction à suivre, je n’étais guère blâmable de cette rencontre avec les chasseurs, et pourtant, pourtant, j’avais la très nette impression d’avoir récolté l’opprobre générale. Incompréhensible.

Mon Dddddieu que les raisonnements des grandes personnes étaient difficiles à suivre ! J’observais, j’étudiais, j’analysais, j’essayais de percevoir ce qui justifiait leur comportement et leurs sempiternelles remarques, mais je dois à la vérité crue et nue de reconnaître que, bien trop souvent, leur attitude me laissait perplexe, emplie de questionnements sans fin. Des questionnements que je m’étais résolue à garder pour moi plutôt que de risquer la rebuffade, mais j’y pensais, j’y pensais… sans trouver de réponses dont la logique pût me satisfaire.

Quelques années plus tard, alors que ma Môman continuait sans désemparer ni désespérer à essayer de m’élever selon ses critères et ses références – « Laure, ça ne se fait pas ! Laure, ça ne se dit pas ! »… mais la raison de ces interdits jamais ne m’était expliquée –, elle avait soupiré d’un ton navré que j’étais un véritable paratonnerre à tensions : « C’est bien simple, s’il y a de l’orage dans l’air, tu vas immanquablement faire en sorte que les foudres te tombent dessus. » Oh, ce n’était pas dit méchamment, c’était un constat plutôt qu’un reproche. Mais là non plus je n’avais su comment prendre, comment comprendre cette réflexion. Croyait-elle vraiment que je le faisais exprès, que j’étais délibérément maladroite ? Car alors cela s’appellerait méchanceté. Moi, méchante ? Est-ce que j’étais méchante, vraiment ? Quoi qu’il en fût, il fallait réparer les pots cassés : ainsi j’apprenais à présenter mes excuses même si je ne voyais absolument pas pourquoi je devais demander pardon.

Nulle cohérence, nulle congruence…

Redouter en permanence d’encourir les foudres de l’autorité familiale en place sans en comprendre la raison ne contribue pas à entretenir un climat de sérénité et de sécurité au sein duquel grandir en s’épanouissant. Et peut-être alors l’anxiété chronique tend-elle à s’installer insidieusement. C’est une piste de relecture.

Bref (j’adore ce mot), c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.

Pour en revenir à la propriété de nos voisins et au sujet qui nous occupe, je n’ai jamais su précisément où se trouvaient les limites exactes du domaine.

En revenant de la balade, Angel s’arrangeait toujours pour nous faire repasser devant son panneau et il riait à s’en tenir les côtes de nous voir à nouveau tâter la queue de l’âne pour vérifier si les prévisions météorologiques s’étaient révélées exactes. C’était bon enfant, ma petite sœur et moi étions en diguedille de le voir ainsi se taper les cuisses.

Chaque fois que, revenues à la maison de retour de chez nos grands-parents, nous racontions cet épisode, Maman levait les yeux au ciel, secouait la tête puis glissait à Papa un regard entendu en laissant tomber une réflexion du style « Enfin, chéri, franchement, tu avoueras que c’est d’un goût » sur un ton qui laissait entendre qu’elle ne le trouvait pas du sien. Notre père ne disait rien mais il gonflait les joues et soupirait, ce qui visiblement agaçait notre mère.

Et moi, émoi, j’observais cette succession d’expressions et me demandais pourquoi un sujet de rigolade devenait l’objet de cet agacement perceptible. Les références des grandes personnes et les non-dits qu’elles sou-tendaient manquaient décidément de clarté pour la petite fille que j’étais.

Longtemps je devais y repenser. Plus tard j’allais en reparler avec ma sœur devenue grande. Elle aussi se rappelait tous les détails, et même celui de la queue de l’âne. Elle m’avait avoué en rigolant qu’elle avait très bien compris la blague, mais que voyant combien ça faisait plaisir à Angel de croire que nous tombions toutes les deux dans le panneau, elle jouait le jeu. Elle non plus n’avait jamais compris pourquoi ces visites, que pourtant nous adorions, s’étaient brutalement interrompues.

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