J’ai t’huit ans forever and ever

J’ai t’huit ans forever and ever

Cette photo s’inscrit dans la série des souvenirs qui vivent en moi, auxquels chaque action et chaque pensée de mon présent sont liées. Ces souvenirs ont conditionné mon passé, ils impactent mon présent ; à l’évidence ils joueront sur mon futur, influenceront ce qu’il adviendra de moi.
Aujourd’hui je suis ce que j’ai été, j’ai gagné en maturité mais je sais que je resterai la même en vieillissant encore : une petite fille pétrie d’émotions.
Mes souvenirs, nul besoin de les réactiver, ils sont là, tout prêts, tout près, tout frais, on peut même dire qu’ils frétillent. J’ai entrepris de les raconter, je vois que mes petits bouts d’écrits plaisent, bien sûr cela m’encourage à poursuivre.

Sur cette photo j’ai huit ans. Dix peut-être.
Quelle importance ? L’âge, on s’en fiche complètement, et même, on s’en fout ! Oh oui, c’est un gros mot, on ne doit pas dire ça… Et alors ? Qui me grondera maintenant ?

Je me rappelle le moment où Papa l’a prise. Je suis assise sur l’appui d’une des fenêtres de la salle à manger d’été de Lannemartin, alors peintes en marron foncé. Ce jour-là Maman m’a fait des tresses, pour changer. C’est d’ailleurs sûrement pour cela que Papa m’a photographiée – à la va-vite, le cliché est un peu flou. Il est en train d’immortaliser des vues du jardin. Il a dû me dire : « Tiens, Laure, colle-toi là et regarde-moi ! » Je le vois encore pointer l’objectif sur moi. Je suis ravie, je suis fière, je suis flattée, je suis contente aussi qu’il aime cette coiffure – sinon il n’aurait pas voulu me photographier. C’est surprenant, toujours, la précision des souvenirs liés aux émotions.

Sacré boulot de démêler la masse de mes cheveux bouclés. Tous les matins il faut recommencer. Maman les brosse énergiquement, ça tire mais j’ai l’habitude, je ne proteste pas, au contraire je tiens ma tête parfaitement droite, pas molle à tourner dans tous les sens. Puis, le plus souvent elle tord le tout, hop, un tour et un deuxième, et pour maintenir ce tortillon torsadé à l’arrière de mon crâne elle clipe une barrette – une grosse, parce que les petites, les dorées, celles qu’elle utilise pour mes sœurs, pfff… permettez-moi de sourire.

Dans ma famille, ce genre de coiffure rapide, chignon-fouillon, on appelle ça un troufignon. Oui. Un troufignon. Je ne sais absolument pas d’où sort ce mot mais j’ai bien noté qu’il s’en trouve parmi les grandes personnes, quand je dis ça, pour me lancer un coup d’œil interloqué et pouffer de rire. Toujours ça m’étonne. Qu’y a-t-il de drôle ? Alors je plante mon regard clair et candide, attentif toujours, dans les yeux de ceux qui s’esclaffent, mais je ne comprends pas, je ne comprends pas, et eux jamais ne m’expliquent la raison de leur hilarité. C’est compliqué, vous savez, mais parfois il faut juste laisser les gens rigoler sans se poser de questions – enfin, pas trop, sinon on n’en finit pas ; or je m’en pose déjà tellement, tout le temps, tout le temps…

Les cheveux en cascade sur les épaules, ce n’est pas vraiment le genre de la maison. Parfois Maman me consacre davantage de temps pour les discipliner. Il arrive qu’elle me fasse des coiffures plus élaborées, assorties d’un ruban, même, pour les grandes occasions. Et moi j’adore, oh oui, j’adore que ma Maman s’occupe de moi.

Bientôt je prendrai le relais et c’est moi qui coifferai tout le monde. Mais non, pas au poteau… ! Je parle des multiples traitements capillaires au sein d’une famille de filles. Pensez donc. Mais c’est une autre histoire, toute notre histoire en fait.

Revenons à notre salle à manger d’été. Appellation bien pompeuse pour cette petite pièce où jamais nous n’avons pris le moindre repas. Elle est séparée de la grande salle à manger par une double porte élégante dont le haut vitré s’orne de petits carreaux biseautés ; les mêmes portes, depuis l’entrée, desservent à droite le salon, à gauche la salle à manger. De hautes fenêtres donnent sur le jardin, occupant toute la largeur des trois murs. Une porte vitrée ouvre directement sur la pelouse qui accueillera bientôt le ppppeuplier de Papa, permettant d’aller et venir commodément par le côté de la maison sans passer par l’entrée à l’avant ni par la cuisine à l’arrière. Avec une telle surface de vitres, la pièce est toujours fraîche et très lumineuse. Ce n’est pas une véranda puisqu’elle est couverte d’un petit toit d’ardoises, comme celui du corps de bâtiment principal. Pas davantage une serre. Mes parents n’ont en réalité jamais su quelle était sa destination initiale. Une fantaisie architecturale ? Lorsqu’ils ont acheté la maison, sur l’acte de vente était seulement indiqué : « une salle à manger et son annexe ».

La pièce n’est pas chauffée. Pendant l’hiver elle est même humide et le papier peint se décolle par endroits. Aux tout débuts il figure des jalousies vert clair semblant laisser passer une lumière diffuse. Très joli trompe-l’oeil. C’est d’ailleurs à cette occasion que j’apprends ce mot et c’est depuis que j’adore ce principe. Le remplaceront ensuite des frises de lierre – ah non, non, pardon, je mélange : ces entrelacs de feuilles d’un vert foncé tapissaient à l’époque l’une des deux petites piaules du grenier encore inutilisées, celle qui plus tard deviendrait ma chambre, Guillemette investissant l’autre.

Mais c’est une autre histoire, toute notre histoire en fait. Et pour l’heure, c’est cette fraîche salle à manger d’été dont je parle.

Ne serait posé que des années après le dernier papier peint, exotique explosion de feuillages palmiesques déclinant toutes les nuances de vert, un peu trop vives à mon goût – mais dégoûts et couleurs on ne discute pas et, de toute façon, on ne m’avait pas demandé mon avis.

À l’époque de cette photo, Maman disait de la salle à manger d’été qu’elle en ferait sa chambre lorsqu’elle serait vieille. Et moi je pensais : dans très longtemps, alors.
Car Maman vieille, j’avais du mal à l’imaginer.
Mes deux grands-mères, déjà, je les trouvais jeunes. Elles l’étaient, d’ailleurs, Papa et Maman comptant parmi les aînés de leurs fratries respectives.
Vieille alors comme mes arrière-grands-mères, Bonne-Maman Pic’ et Minet qui, elles, étaient vraiment-vraiment de très-très vieilles dames ?

En attendant son grand âge annoncé, Maman sur des assiettes dépareillées entreposait l’hiver dans la salle à manger d’été les graines qu’elle avait récoltées ici ou là et qu’elle replanterait au printemps.
Le grand trafic des tubercules n’avait lieu qu’à Pourgent ; Maman n’aimait pas les dahlias.

Le carrelage ancien, gris pâle et gris foncé, bien plus modeste et sobre que la splendeur multicolore de celui de la grande salle à manger, est redevenu à la mode, très tendance même, puisqu’on retrouve aujourd’hui ce motif décliné dans d’autres matériaux.

Cette maison où nous grandîmes toutes les quatre – sur la durée les époques se succédèrent, différentes et contrastées, autant peut-être que nous le fûmes nous-mêmes ? – cette maison qui fut le théâtre de tant de scènes familiales souvent hautes en couleurs et toujours en musique, cette maison qui accueillit tous nos amis – hormis les petits –, ceux des parents aussi et prioritairement, cette maison vit ensuite pousser la génération suivante, une théorie de petits-fils, avant que n’apparût en huitième position la petite-fille tant attendue. Après notre génération de filles, tous ces garçons… nous nous en amusions. Il en viendrait deux autres, un garçon encore puis une minette pour finir, puisque de leurs quatre filles mes parents eurent dix petits-enfants.

Aujourd’hui la maison a été vendue. Après la mort de Papa. Je crois toujours encore, je ressens que c’est tout récent. Et pourtant, et pourtant les années passent et je ne compte plus. Il est de ces déchirements nécessaires. Sur le moment je m’étais comme anesthésiée du sentiment pour faire face, affectant même une sorte d’indifférence raisonnable pour tenter de tenir à distance mes émotions. Les meubles furent dispersés. En grande partie récupérés là où espace et organisation se prêtaient à les accueillir. Nous vivions alors dans un appartement dont je ne pouvais pousser les murs. On ne cessa de me rappeler que les gros meubles n’ont de nos jours plus aucune valeur. Comme si j’étais attachée à la valeur marchande de ce que j’aime… ! Quelle ironie ensuite, et c’est un écœurement dévastateur, de retrouver ailleurs tel ou tel élément de faible encombrement que je chérissais tant. C’est pourtant de gros meubles qu’il était question… Là encore il est des logiques que je ne comprends pas, des petits arrangements qui ajoutent à ma peine. Mais bref, bref, bref, c’est ainsi et l’on n’y pourra rien changer, ces situations sont d’une navrante banalité, je ferais mieux de m’en accommoder plutôt que de les laisser m’empoisonner.

Revenons à cette photo et à mes souvenirs qui m’appartiennent en propre, ceux que personne, jamais, ne pourra m’enlever. Je réalise en l’observant avec tendresse que j’ai déjà dépassé le double de l’âge que Maman avait quand Papa l’a prise. Je parle de la photo. La façon dont mes parents se sont connus, dont Maman a descendu Papa en flèche, dont Papa s’est déclaré, ce qui s’est ensuivi, c’est une autre histoire, toute leur histoire en fait, donc un peu la mienne aussi. Je la raconterai un jour, peut-être, assez bien placée pour le faire : récipiendaire, récipiendaire toujours de tant d’anecdotes familiales.

Oui, cette photo… Ceux qui me connaissent bien trouvent que j’ai peu changé. Et moi émoi ? Moi, j’ai toujours huit ans dans ma tête et dans mon cœur.

Et officiellement ? Oh, officiellement – s’il faut vraiment officialiser ce style de détails – j’ai t’huit ans. Oui, d’accord, si vous voulez : t’huit ans et demi, depuis le temps !


* Aujourd’hui que je sais la signification exacte de ce mot d’argot très connoté, je me demande vraiment dans quelles circonstances il était arrivé jusqu’à nous. Maman certainement ne la connaissait pas qui disait : « Laure, viens ici que je refasse ton troufignon ! » Oui, c’est assurément un mystère incompréhensible, encore un de ceux qui jamais ne seront résolus…

~ Mars 2016, révisé septembre 2021

[Crédit photo : Laure Chevalier Sommervogel]

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