Je ne saurais me plaindre

Je ne saurais me plaindre

C’est une anecdote qui date déjà de quelques années. À cette époque, tous les jours je prenais le train pour aller bosser à la capitale depuis ma « proche-province » où je revenais le soir après des heures de boulot dense, dense, dense… Ah, c’est que je ne levais guère le pied et souvent je faisais le grand écart. Mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.

Des observations écrites dans le train, j’en ai plusieurs wagons. De quoi constituer un recueil dédié, puisque de plus en plus souvent l’on me demande, mais oui, mais oui, de colliger mes minizécrits sous forme de livres. Des livres z’imprimés, absolument. L’auto-édition, paraît-il, c’est tout ce qu’il y a de facile à gérer maintenant. Ah, cette notion si élastique de facilité : ce qui l’est pour les uns l’est tellement moins pour d’autres…

Enfin bref. J’adore ce mot qui, en quatre lettres, signifie : bon, passons subtilement à autre chose.

Ce souvenir remonte donc à 2016. Pas récent, je sais… je l’ai dit. Nulle distanciation sociale, aucun masque. Des habitudes et un style de vie sensiblement différents de ceux que l’on connaît aujourd’hui. Encore que dans les transports en commun, je suppose que ces situations perdurent.

Ce jour-là, j’ai réussi le double exploit de monter dans le 17h33. Oui, double. Et d’une : il arrive, rarement mais ça se produit quand même parfois, il arrive que je m’autorise à partir du boulot neuf heures après avoir commencé à bosser – petite journée ! Et de deux : des trains ont été supprimés et c’est la foire d’empoigne sur le quai, se hisser à bord tient bien de la performance.

Dans chaque rame les passagers en surnombre s’étagent sur les marches des escaliers, se perchent sur les surfaces planes en hauteur de part et d’autre des portes, ou bien restent tout bonnement debout pour autant qu’ils puissent se passer d’un appui fixe. J’ai bien remarqué que les trains bondés bringuebalent beaucoup lorsque la masse des voyageurs se trouve ainsi agglutinée, moins bien répartie que ce qui est prévu, et ça n’est pas follement rassurant.

Mais je ne saurais me plaindre.

Non, je ne saurais me plaindre. J’ai tout de même dégoté une place assise : au fond du wagon, sur le sol du couloir, adossée contre une porte, les jambes étendues devant moi. C’est… c’est presque confortable, nonobstant le fait que j’ai froid aux fesses – je risque d’attraper un rhume de cerveau ! Et puis ma cape noire va s’en trouver dégueulassée. Mais c’est un moindre mal, j’ai déjà voyagé dans des conditions plus fatigantes.
Je ne saurais me plaindre.

Non, je ne saurais me plaindre. C’est un train de la marque Bombardier. Chaque fois que je lis ce nom, je suis soulagée de ne pas l’être, bombardée, et jamais je n’oublie qu’en des temps douloureux des populations entières ont été embarquées par fournées dans des wagons sans retour.
Moi j’ai cette chance de rentrer dans ma maison où je vais retrouver mon namoureux dans un cadre agréable et spacieux, nos enfants vivent leur vie, nous sommes – toutes proportions gardées – en bonne santé, nous avons du boulot et de quoi nous alimenter. En d’autres lieux d’autres personnes souffrent un âpre quotidien ; le mien comporte ses douceurs. Oh non, je ne saurais me plaindre.

Je ne saurais me plaindre, donc je ne me plains pas, c’est entendu. En revanche, j’observe.

Autour de moi qui suis assise sur le lino du couloir, je compte douze sièges : cinq sont occupés par des hommes jeunes, très jeunes pour trois d’entre eux. Ils ont le nez sur leur smartphone ou, écouteurs vissés aux oreilles, le regard loin, loin, très loin fixé dans le vague. Pas un n’aurait l’idée de bouger son cul collé et de venir poser sur le sol son jean éraflé en me cédant sa place. Une dame, la quarantaine dynamique, m’a gentiment proposé la sienne. Je l’ai chaleureusement remerciée mais j’ai décliné son offre tout en claironnant que ce n’était à mon avis pas à elle de se lever. Redoublement d’intérêt pour les écrans ou la ligne de l’horizon.

Je ne me plains pas. Oh non, je ne me plains pas. Mais je n’en pense pas moins.

Nous arrivons à Mantes. Une première marée humaine s’apprête à se déverser du train. Un des garçons que j’ai mentionnés se met debout, étire sa grande carcasse molle en nous offrant ainsi une vue imprenable sur le haut de son boxer-short. Son regard descend mollement jusqu’à moi et il laisse tomber d’une voix molle (ils sont d’un mou, ces jeunes !) : « Voilà ma place, madame. »

NB : Je ris sous cape – dégueulassée, la cape, je confirme – en imaginant la tête des quelques jeunes ou moins jeunes qui liront ce petit bout d’écrit et se scandaliseront que je me permette d’ainsi généraliser. J’entends d’ici la réaction outrée de ceux qui, archi premier degré, ne savent pas lire entre les lignes (de chemin de fer, haha). Oui, ceux-là même qui, se sentant offensés pour le monde entier, tirent à boulets rouges sans grand discernement – c’est même parfois méchant. Alors je précise, puisque pour certains c’est nécessaire : je ne généralise pas, je caricature, ça veut dire que je force le trait. Compris ?

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