Matière à réflexion

Matière à réflexion

« Mais tu vas arrêter avec toutes tes questions ? Tu ne pourrais pas, je ne sais pas, moi, réfléchir un peu ? … Et puis te taire, aussi, de temps en temps ? »

En toute connaissance de cause, ça n’est sûrement pas la meilleure des réponses à faire à une enfant curieuse. Et pourtant, si souvent j’ai entendu cela, en trouvant que c’était vraiment-vraiment injustifié ! Pourquoi me demander de réfléchir « un peu » alors que précisément je réfléchissais « beaucoup » à tout ce qui m’étonnait ?

Et me demander de me taire ? Même de temps en temps seulement ? Et puis quoi encore ? Nous sommes dans un pays où la liberté d’expression est un droit, que je sache ! Rhaaalala… mais pourquoi les enfants doivent-ils toujours obéir aux grandes personnes ?

Oui, c’est vrai, j’aurais du mal à le nier, je parlais. Oui, je parlais – énooOormément même. Et moi, émoi, si je posais tant de questions, c’était pour essayer de comprendre. Pourquoi d’ailleurs cet emploi de l’imparfait quand le présent est toujours complètement d’actualité ? … Je m’interroge !

Pourquoi ceci et pourquoi cela ? Pourquoi ces comportements ? Pourquoi ces réactions ? Pourquoi ces enchaînements de circonstances ? Pourquoi ce qui paraît logique aux autres ne l’est-il pas pour moi et inversement ? Et pourquoi deux poids deux mesures ? Ah oui, alors ça, c’est… c’est incroyable, le coup du deux poids deux mesures ! Ça me sidère ! Je n’irai pas jusqu’à dire que cela me coupe le sifflet, mais pas loin… Et pourquoi ça change tout le temps ? Hein ? Hein ? Et qui décide ? Et en vertu de quoi ? Et selon quels critères ?

Que c’est compliqué de comprendre ! Est-ce seulement possible ?

Quand j’étais petite, en classe une de mes institutrices avait eu cette remarque que jamais je n’ai oubliée : « Si vous ne comprenez pas quelque chose, dites-le, je vous en prie, parce que vous n’êtes certainement pas la seule. Si vous, vous posez des questions, vous rendez service à celles qui n’ont pas compris non plus mais n’osent pas s’exprimer. En réalité vous rendez service à tout le monde parce que moi aussi cela m’aide : je comprends qu’il faut que j’essaie d’expliquer différemment. »

C’est bien toujours une question de compréhension, si… si je réfléchis bien.

Un autre exemple, plus récent. J’ai eu cette chance immense de travailler pendant plusieurs années, les plus belles de ma carrière, aux côtés d’un président d’exception, un grand ponte de la communication, une véritable pointure. Et cet homme d’envergure avait l’habitude et l’humilité de dire : « Si vous n’avez pas compris, c’est que j’ai mal expliqué. »

Donc poser des questions, interroger, demander des précisions, et, corollaire évident pour moi, me remettre moi-même en questionsssss, eh bien je ne m’en suis jamais privée puisque quelques personnes dont l’avis m’importait m’incitaient à le faire.

Mais alors… les tôles que je me suis prises ! Les tôles que je me prends ! Encore une fois le présent est plus que jamais d’actualité bien que je me montre maintenant, mode pistantrophobie activé, un tout petit peu plus réservée, oh, juste un poilichou.

Oui, certaines réactions s’avèrent vraiment brutales parfois. Ce serait trop long à raconter, fastidieux aussi, j’imagine, et indiscret peut-être aussi d’entrer dans les détails. Mais en y réfléchissant puissamment – je sais, je n’arrête pas… –, j’en arrive à la conclusion que les personnes qui n’aiment pas les questions ni les demandes de précisions se répartissent en trois catégories. (Note : me voilà bien, moi qui déteste que l’on généralise, à essayer de sérier ces sujets-là !)

Il y a ceux qui n’ont aucune idée des réponses à fournir. Les questions les embarrassent ou les ennuient et il préfèrent éluder, plus ou moins aimablement, plutôt que de dire tout simplement qu’ils ne savent pas… Pourtant, à ma connaissance, ça n’a jamais fait tomber qui que ce soit de son piédestal. Mieux vaut, me semble-t-il, dire que l’on ne sait pas plutôt que d’aller inventer des calembredaines, non ?

Il y a ceux qui ont des choses z’à cacher. Les questions les mettent mal à l’aise, forcément, et pour les décourager ils savent se montrer très manipulateurs, voire salement déplaisants. No comment. Chacun a bien le droit d’avoir ses petits secrets, même s’ils sont… pfff… navrants de mocheté et de médiocrité. Ce peut être une explication à leurs réactions qui, elles aussi, s’avèrent parfois d’un pitoyable achevé – mais laissons donc couvert ce petit pot malodorant.

J’ai détecté une autre catégorie encore. Une amie, enfin, une fausse-amie plutôt – j’en ai croisé beaucoup, c’est ainsi, c’est la vie, c’est comme ça que l’on grandit – une fausse-amie, disais-je, m’a un jour lâché qu’elle n’aimait pas mes questions parce qu’elles la mettaient face à ses contradictions. Aaaaah bon ? Serait-ce alors que le problème, puisque à l’évidence problème il y avait, était chez elle et pas chez moi ? Mais comment en être sûre ? Car toujours, toujours, inexorablement le couperet tombe, et ce reproche ressemble à une condamnation : « Tu poses trop de questions. »

C’est compliqué, terriblement compliqué d’essayer de comprendre les gens.

Et vous, voyez-vous d’autres typologies de personnes que les questions gênent ou insupportent ? Et en quoi donc ?

Ah… oui… bien sûr… cela fait encore une, non, deux questions, c’est vrai. Mais ne me répondront ici que ceux qui en auront envie !

NB1 : « Matière à réflexion », ainsi ai-je intitulé ce petit bout d’écrit car j’aime cette expression. En anglais, cela se dit « Food for thought », je trouve que c’est très parlant puisqu’à mon sens la réflexion nourrit l’esprit.

NB2 : Je n’ai pas réussi à identifier l’auteur de cette citation mais, au risque de vous surprendre, elle me plaît beaucoup !

4 réflexions sur “Matière à réflexion

  1. Excellent article, chère Laure !
    Oui, c’est tout un Poème, en fait …
    Tellement important que les « grandes personnes » reçoivent bien et répondent gentillement aux questions des enfants…
    Des « grandes personnes » qui peuvent avancer une floppée d’excuses pour ne pas répondre : journal, travail, fatigue… quand ce n’est pas du « réfléchis un peu », en effet… ou encore : tu comprendras plus tard !!…
    Merci pour ces écrits ! Bonne journée !

    Aimé par 1 personne

    • Ah oui alors ! « Tu comprendras quand tu seras grande. » Je l’ai beaucoup entendue, celle-là aussi et je trouve que c’est vraiment stupide comme réponse, surtout dit sur un ton narquois, un peu supérieur.
      Ah lala, bien compliqué tout ça…
      Merci pour ton retour et pour le compliment !
      Bonne soirée 😊

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  2. Très chère Laure
    C’est un plaisir toujours renouvelé que de lire tes articles et de cheminer avec toi sur les sentiers d’exploration proposés par tes sujets de réflexion.
    Et puis, quel bonheur de croiser, ici et là au cours de cette promenade, des autochtones de la langue française ; parfois d’anciennes connaissances mais toujours aussi charmantes telles que « calembredaine » ou parfois rencontrés pour la première fois tels que « pistantrophobie ».
    Pour répondre à ton avant dernière question, j’ai pour ma part parfois croisé des personnes qui, bien que sachantes, voire expertes en un domaine, n’ont, ou bien pas envie de « perdre leur temps » à expliciter un sujet qu’elles estiment trop complexe pour l’interlocutrice/teur qui les a interrogé (ce fut longtemps fréquemment le cas des médecins ou des chercheurs de pointe dans tel ou tel domaine de la science) ou/et des personnes qui savent ne pas avoir la pédagogie nécessaire pour parvenir à expliciter le sujet pour lequel elles sont interrogées.
    Quant à l’auteur de ta citation en conclusion, si je n’ai pas la connaissance nécessaire pour l’identifier, mon intelligence me fait considérer que Socrates, Rabelais ou Montaigne auraient pu l’approuver.
    Merci à toi

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