Tu peux pas, t’en as pas !
Sûrement vous avez déjà pris la mesure d’un appétit d’ado.
Vous-même, peut-être, vous conservez des souvenirs de cette époque plus ou moins lointaine ?
Sûrement aussi vous connaissez l’expression « Mieux vaut l’avoir en photo qu’à sa table » – je me rappelle encore, pour ma part venue ou ma portion congrue, les circonstances dans lesquelles je l’ai apprise, celle-là, et la visualisation immédiate et saisissante de photos sous-verre figées et plantées sur les chaises tout autour de la nappe dressée.
Un exemple : les miens, d’ados, me claquaient à eux trois un pot de confiture pour le p’tit-dej et un autre pour le goûter.
Deux pots de confiote par jour, tous les jours, qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il neige, ça commence à faire. Et moi, les confitures, justement, j’aimais bien les faire. Mais à ce rythme-là, j’étais au bord de baisser les bras quand j’ai eu une idée plutôt sioux – qui pourrait d’ailleurs faire l’objet d’un prochain article, pour la rubrique Gourmandise… oui, oui, comme l’appétit vient en mangeant, l’inspiration vient en écrivant.
Toujours est-il que les miens, d’ados – comme tous les ados, je pense, je ne sais pas, je ne tiens pas de statistiques – avaient cette habitude de se coucher à pas d’heure les veilles des jours où ils n’avaient pas classe ou même au petit matin dudit jour, puis d’apparaître, hirsutes.
Aparté : allez obtenir d’un ado qu’il se fasse couper les cheveux régulièrement, comme l’élucubrait Antoine dont la mère s’y cassa les dents – et encore, je ne me plains pas, les miens, d’ados, étaient propres, c’est toujours ça, pas d’odeur de transpiration ou je ne sais quoi chez nous et je vous saurai gré d’aérer vos chambres, merci.
Je cesserai ici ce descriptif qui très vite pourrait devenir écoeurant.
Soupir.
Heureusement, pour eux les premiers, les ados, comme pour leurs parents, cette période difficile n’a qu’un temps, très vite ils prennent leur autonomie. Pardon ? Pas tous au même âge ni au même rythme ? Ah mais c’est parfaitement exact, et c’est une autre histoire, toute notre histoire en fait. Ils prennent leur autonomie, disais-je, et leur môman sanglote de ne plus les serrer assez souvent sur son sein généreux.
J’en était donc aux miens, d’ados, déboulant hirsutes et au saut du lit en toute fin de matinée, s’étirant à en toucher les poutres et baillant à s’en décrocher la mâchoire, puis s’affalant sur les chaises de la cuisine après s’être préparé des ventrées de tartines de baguettes bien croustillantes dégoulinantes de beurre, salé le beurre évidemment, accompagnées du contenu d’un pot entier de ma confiture sioux dont je parlais tout à l’heure. Un succès, ces confitures.
Aparté bis – oui, encore, faudra vous y habituer, je ne sais pas écrire sans en faire : quand on habite à la campagne, à dix kilomètres de la première boulangerie (il y avait bien un dépôt de pain en bas au village mais qui dit dépôt de pain, dépôt de vin, débit de tabac, et tous les regards sur toi quand tu entres et plus encore sûrement quand tu sors, c’est super gênant, en plus le pain est dégueulasse), eh bien la solution, je vous la confie ici : achetez chez un bon boulanger des baguettes touuutes fraîches et, aussitôt de retour, coupez-les en trois ou en quatre tronçons selon la profondeur de votre congélateur. Hop, vous mettez le tout à congeler. Ensuite, au fur et à mesure des besoins, vous décongèlerez les quantités requises. En passant au micro-ondes le pain encore congelé – oh, très peu de temps, trente secondes à 50% pour un morceau, je dirais – vous obtiendrez du pain tout frais tout croustillant. Un vrai régal. Attention : ça ne se conserve pas plus d’une semaine sinon le froid dessèche et la baguette n’est plus aussi moelleuse.
Bon évidemment, ça c’est pour ceux qui ont la flemme de faire leur pain eux-mêmes. La flemme ou bien pas le temps… ou pas le courage compte tenu de la vitesse à laquelle ça part : avec trois grands ados, vous imaginez bien que je ne l’aurais pas refait tous les jours, comme disait la regrettée Marie-Pierre Casey dans la pub Pliz des années 80.
L’ennui, avec ces petits-déjeuners pantagruéliques qu’ils s’enfilaient en toute fin de matinée, c’est qu’au moment de passer à table pour le déjeuner – et pourtant chez nous le week-end, nous vivons à l’heure espagnole – plus personne n’avait faim, ce qui me mettait dans de noires exaspérations.
Donc un jour j’ai décrété :
— Si vous émergez après 10h30, vous sautez votre petit-déj’ de morphales sinon vous n’avez plus faim pour le déj’ et moi je me casse lek à vous préparer de bonnes choses pour rien.
— Tu peux pas. T’en as pas.
— Comment ça ? J’ai pas de quoi ? Pas de quoi, quoi ?
— T’as dit que tu te casses lek, moi je te dis que tu peux pas parce que t’en as pas.
— Comment ça j’en ai pas ? Et mon cul c’est du poulet ?
— Mom, arrête d’être grossière, ça ne te va pas du tout. En plus on dit pas j’me casse lek, on dit j’men balek. Puisqu’il s’agit des couilles.
— Ah ah. Mais moi, je parlais des couettes.
— Rhhhho… Mom ! Mais t’es pas possible, quand tu t’y mets !
Ma réplique a fusé :
— Quand je m’y mets ? Dans le pétrin ? Et mon pain, tu l’as goûté ?
Non, en réalité je dois à vérité toute nue d’avouer que je me suis tue. Ce sens de la repartie qui ne m’est venu que sur le tard, je ne sais que sur le papier l’exploiter. En live, l’émotion qui m’étreint et m’étouffe de rire ou de larmes a tôt fait de me clore le bec.
*
Cette histoire en appelle une autre, antérieure.
Après un voyage en voiture qui avait comporté les arrêts habituels et rituels pour ce que l’on nomme également pause technique, nous venions d’arriver chez Guillemette, et dans l’après-midi j’entends mon cadet préféré, quatre ans, raconter à ses cousins :
— Eh ben ce matin on s’est arrêtés à Co-ët-qui-dan (il avait bien retenu ce nom difficile), c’est une base militaire, paske Maman avait besoin de faire pipi. Elle a voulu aller derrière une petite haie. Dans le champ y’avait des tanks mais quand même ils étaient loin. Alors Maman a dit : « Écoutez les garçons, tant pis j’y vais, c’est trop pressé ! »…
Et devant son auditoire masculin passionné par le suspense qu’il avait ainsi établi, le voilà qui précise, en total freestyle :
— Et bah, les militaires, y z’ont voulu lui tirer dans les couilles !
Inutile de préciser que ma sœur et moi étions pliées de rire.
PS : « Ado », je n’aime pas cette abréviation. Pourtant, vous l’aurez noté, je l’utilise souvent dans ce texte, ce raccourci, pour ne pas vous saouler avec la répétition du mot adolescent, à bon escient bien que je le trouve réducteur. « Adulescent » est tellement plus évocateur.

📷 WordRidden
Houlà, là… Mais quels grossiers personnages, ces ados !!
Tes chers ados !!
L’école et certaines fréquentations l’expliquent sans doute… (68 est passé par là !!)
Alors, chez nous, pas possible ! D’abord, on ne connaissait pas encore ces expressions, et, d’autre part, notre grand-mère maternelle, pas moins, du reste, que notre grand-mère paternelle, n’aurait pas laissé passer ça !!
Déjà, pas question de sortir un « mer… », on pouvait dire « mercredi », pas plus…
Et ça m’est resté, en fait, et quand certain personnage qui a eu la charge et le privilège d’interviewer un certain nombre d’écrivains connus, sinon célèbres, au point de penser faire partie de ce cercle (???), s’est amusé à écrire ce mot honni dans un texte largement diffusé, comme s’il avait été inscrit dans le Dictionnaire de l’Académie Française, j’en suis resté abasourdi et estomaqué…d’autant que sa critique virulente envers les méfaits de l’âge omettait, sauf erreur, de remercier le ciel d’être encore en vie alors que tant d’autres avaient déjà disparu ou que leur vie n’avaient aucun rapport avec la sienne…
Pardon de cet aparté (moi aussi je peux digresser…) et merci pour ces récits vivifiants… !
Amitiés
Philippe
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