— Mange tes épinards !

Mange tes épinards !

Je trouvais les épinards atroces lorsque j’étais petite. C’était une sorte de purée vert caca d’oie au goût oxydé que l’on extrayait d’une boîte de conserve métallique en nous assurant qu’il fallait absolument en manger très régulièrement car ils étaient pleins de fer. De ce fait, je m’attendais toujours à un moment ou l’autre à tomber sur un clou rouillé.

Précisons tout d’abord que cette assertion est fausse. En 1870, Emil von Wolf, un biochimiste allemand qui évaluait le contenu nutritionnel des aliments, se trompe d’une virgule en notant le taux de fer des épinards : il inscrit 27 mg de fer pour 100 g de feuilles d’épinard au lieu de 2,7 mg. Des générations d’enfants subirent les conséquences de cette erreur en étant gavés de cet affreux légume en boîte. Quant à la force que le fameux Popeye tient des épinards, cela relève ni plus ni moins de la fausse propagande !

En pension chaque semaine le vendredi pour le déjeuner on nous servait des épinards fades, filandreux, complètement détrempés. Toute la matinée du même jour les jardiniers s’étaient activés à tondre les pelouses entourant les différents bâtiments de l’institution. L’opération dégageait l’odeur fadasse du carburant mêlée à celle, doucereuse, de l’herbe coupée. Comment ne pas faire le rapprochement qui s’imposait à l’évidence ? Faut-il préciser que je n’arrivais pas à avaler une bouchée de l’infâme bouillasse présentée avec des filets de poisson trop cuits et pleins d’arêtes ?

Je ferai ici une digression sur mes habitudes alimentaires pendant mes trois années de pension.

Le petit déjeuner était correct, accompagné de pain frais et de confiture très basique mais bonne.

Les plats du déjeuner et du dîner, préparés à l’avance et entreposés dans de grands caissons à roulettes censés les conserver à température, débarquaient tièdes sur les tables et leur contenu s’avérait si peu appétissant à la vue et si décevant au goût que je pris vite le parti d’en faire l’impasse. Les entrées ne valaient pas mieux : salades et macédoines en eau, friands desséchés, le tout à l’avenant. Je mangeais le morceau de pain, déjà ramolli, avec la part de fromage allouée. Ils arrivaient sur les tables déjà prédécoupés, parfois en parts individuelles. Je tolérais le Babybel mais détestais la Vache qui rit. Les fruits n’étaient pas mûrs, les pâtisseries industrielles fades, les flans et crèmes flasques et douçâtres. Pour le dîner, même topo : je me passais de l’entrée et du plat de résistance, je ne mangeais que le laitage et le dessert. Cela ne posait aucun problème : statistiquement, autour des tables où nous étions réparties par huit, il s’en trouvait toujours une pour prendre ma part.

Il faut dire, je l’ai déjà raconté, qu’à la maison l’ordinaire était excellent, Maman fine cuisinière et Papa très gourmet. En pension tout me paraissait insipide et peu varié. Je ne pouvais me satisfaire de ces quiches plates et fades à la pâte détrempée, de ces chipolatas graisseuses giflant de plâtreuses purées. Oui, je l’admets, je faisais la fine bouche mais ces plats de collectivité me repoussaient. L’aspect, l’odeur… avant même de goûter j’étais écœurée.

Une exception pour le goûter. Le boulanger livrait à 16h30 tapantes une cargaison de petits pains tout frais tout chauds (j’adore cet oxymore !) et nous avions droit à une fine barre de chocolat qui fondait délicieusement. Je m’en délectais. Il y avait souvent du rab car chaque semaine comptait ses pensionnaires absentes.

Ce fut une alimentation bien peu équilibrée, à la réflexion, pour une jeune adolescente. Cela ne dura jamais que trois longues années. Pendant les week-ends je dévorais et pendant la semaine je tenais le coup sur mes réserves. Sans protéines et sans légumes. Je n’avais pas faim. J’attendais, passive et peu impliquée, le retour à la maison où je savais que je me rattraperais.

Mais pour en revenir aux épinards, maintenant je les adore. Quand ils proviennent de mon potager, c’est un régal absolu, cuits ou crus. Ah, les jeunes pousses en salade… Et les épinards surgelés ? Ils sont délicieux. Aucune comparaison possible avec ce que l’on nous servait dans mon enfance et mon adolescence !

📷 Pixabay

Une réflexion sur “— Mange tes épinards !

  1. Chère Laure, Comment une simple (mais importante) erreur de virgule a-t’elle bien pu aboutir au mythe de Popeye et amener nos parents à nous faire ingurgiter cette mélasse d’épinards écœurante, en effet !!! Je ne supportais, comme toi, que les rares épinards en branche ! Aujourd’hui, leur préparation a grandement évolué (finis, je pense, ces épinards en bouillie et en boîte) et je les apprécie… En ce qui concerne les repas, je ne m’en souviens pas trop, même de ceux pris aux Restau-U, à l’exception des queues interminables que nous endurions pour accéder aux meilleurs (celui des Mines, par exemple) … Bref ! Merci pour ces explications « mathématiques » d’une calamité qui a frappé toute une génération et du retour à la surface de souvenirs assez lointains mais pas encore trop enfouis …! Amitiés Philippe

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