Faut que je repasse mon Bac
Un panneau humoristique retient mon attention.
Un père et son écolier de fils, devant un cahier…
Le père : T’as vu ? C’est pas difficile, les maths !
L’enfant : Papa, est-ce que je vais me servir de tout ça dans ma vie ?
Le père : Bah oui ! Un jour, tu devras aider ton propre fils avec son devoir de maths.
… Je rigole.
Pourtant me revient une cohorte de souvenirs que je ne peux oublier.
*
J’étais en Seconde, je me le rappelle parfaitement.
Pensionnaire.
Un week-end ma chère mère à qui, agitée par une forme de désespoir intérieur, je demandais à quoi franchement pouvaient bien servir dans la vie les maths ou la physique — deux matières, faut-il le préciser, dans lesquelles j’étais particulièrement nulle —, ma chère mère m’avait répondu : « Tu en as, de ces questions, je t’assure ! Ça sert par exemple, je ne sais pas, moi, ça sert à… à calculer la résistance à l’air des ailes des avions. »
Je l’avais regardée avec des yeux ronds, et in petto, en moi-même et dans mon for très intérieur j’avais décrété que je ne prévoyais pas de travailler dans l’aviation, en tout cas pas en tant qu’ingénieur.
Cet échange rapide avait suffi à totalement me démotiver et j’avais complètement, mais alors complètement arrêté d’essayer ne serait-ce que de suivre.
Je ne fichais rien dans ces deux matières, c’est à peine si j’écoutais pendant les cours.
Quant à la chimie, c’était le néant le plus total, le plus absolu…
Je ne sais pas comment j’ai réussi à passer un Bac D (l’équivalent aujourd’hui ? filière générale option Sciences et Vie de la Terre). Oui, à le passer, et surtout à l’obtenir.
Qui plus est sans rien réviser.
Non, rien du tout.
Honte à moi, mais la vérité m’oblige à le reconnaître : je n’ai rien révisé, aucune matière, pour mon bac.
L’avoir ou pas ?
Quelle importance ?
Que se serait-il passé si je l’avais raté ?
Rien.
J’étais déjà inscrite dans une école privée pour préparer un BTS d’assistante de direction, perspective dénuée d’ambition qui ne me séduisait absolument pas.
Mais ambitieuse, je ne l’étais pas, et motivée encore moins.
Le Bac n’était même pas nécessaire pour intégrer cette école, alors pourquoi me fouler ?
C’est peu dire que j’étais détachée.
On soulignera à cette occasion la carence complète d’orientation dans mes études et les dégâts causés par l’absence de motivation.
J’avais fait ce choix de BTS avec la seule et unique idée de détenir au bout de deux ans un diplôme facilement obtenu et immédiatement valorisable sur le marché du travail, pour prendre – oh, le plus vite possible ! – mon autonomie en ne dépendant plus de mes parents.
Nos relations n’étaient pas toujours au beau fixe à cette époque et l’ambiance à la maison s’avérait loin d’être sereine.
Mais c’est une autre histoire, toute notre histoire en fait.
Évidemment, en tant qu’aînée de quatre filles, j’étais depuis toujours censée donner le bon exemple et ç’aurait carrément été la honte que je rate mon bac.
Disons que j’ai bien tiré mon épingle du jeu.
Je me suis débrouillée avec ce que j’étais, ce que j’avais, ce que je savais pour le décrocher malgré tout, ce foutu bac !
Je l’ai vraiment eu ric-rac : de bonnes notes – voire excellentes – dans les matières que j’appréciais, et dans celles que j’abhorrais, pas de surprise, des catastrophes absolument catastrophiques mais heureusement pas rédhibitoires puisque l’oral de rattrapage m’a permis de bien me rattraper, c’était le but.
Cela dit, je paie encore aujourd’hui ce manque d’assiduité puisque je continue à rêver, là, telle que je suis maintenant, à mon âge respectable, que je dois repasser mon Bac.
Un Bac C en plus (Maths++).
C’est de l’angoisse pure et brute, un de mes plus affreux cauchemars, qui m’assaille plusieurs fois par mois.
Et moi, émoi, j’ai beau dans mon rêve me raisonner en me rappelant que je l’ai eu, mon Bac D, que ma vie professionnelle – globalement tout à fait réussie – est derrière moi et que rien, non rien de rien ne m’oblige aujourd’hui à passer un Bac C, eh bien… queue de chique !
Je pense que c’est assez facile à décoder : j’entretiens depuis toutes ces années un intense sentiment de culpabilité d’avoir obtenu mon Bac sans rien réviser et c’est ce qui provoque ce cauchemar récurrent qui vient décaper mes nuits avec de multiples variantes toutes aussi éprouvantes les unes que les autres, un cauchemar dont je n’arrive pas à me débarrasser.
Oui, mon Bac, c’était au millénaire dernier.
De nos jours on parlerait pour un Bac D de Bac S spé Bio, et pour un bac C de Bac S spé Maths. Et si j’en crois une récente conversation avec de jeunes impétrants, ça a encore changé il y a peu.
Enfin bref (j’adore ce mot), pour rebondir sur ce qui précède, un jour, il y a bien longtemps de cela, mes fils étaient adolescents, je mentionne à la table familiale que j’ai passé un Bac D.
« C’est quoi, ça ? » demandent-ils immédiatement.
Je fournis les correspondances actuelles.
Réaction unanime de ces trois andouilles qui s’esclaffent : « Toi, un Bac S spé bio ?!? Genre !!! »
J’étais vexée, mais vexée…
Et eux, me demanderez-vous ?
Pour les maths et la physique, ça allait, ils touchaient leur bille.
Auraient-ils eu besoin d’aide, leur père était là qui touchait la sienne également.
Mais ça ne s’est jamais produit.
Quant à mon benjamin préféré, plus particulièrement en maths, il a littéralement époustouflé professeurs et camarades pendant toute la durée de sa scolarité.
Ce n’est certainement pas de moi qu’il tenait ces facilités…
Mais c’est encore une autre histoire, toute son histoire en fait.
