Colosses garnis

Colosses garnis

À une époque mes parents avaient pris l’habitude de nous emmener, les aînées, chacune séparément, pour un petit voyage avec eux.
Celle de nous deux qui ne venait pas restait avec notre plus jeune soeur chez nos grands-parents.
Je me rappelle ainsi être allée en Alsace, et à Venise.
Guillemette, elle, avait découvert l’Auvergne, et Barcelone.
Je ne sais pas si la tradition s’est ensuite poursuivie pour leurs troisième et quatrième filles. Certainement, mais en tant qu’aînée – six et douze ans d’écart avec elles – je n’étais plus directement concernée par le quotidien des « petites », et je n’ai pas mémorisé ces voyages-là.

Je me souviens très bien du séjour à Venise.
C’était une petite virée, pendant des vacances de Pâques que nous passions en famille chez les parents de Maman, à Vevey.

J’étais très consciente de la chance que j’avais, à bientôt douze ans, de visiter la cité des doges. Toute seule, mais oui, j’ai visité la ville toute seule de mon côté, mes parents allant du leur… Dans ces années-là on pouvait sans danger laisser une petite jeune fille se balader ainsi, en tout cas cela n’inquiétait pas beaucoup mes parents. Ils me faisaient confiance. Ils m’avaient, pour la forme, rappelé : « Tu ne parles à personne et tu es prudente », et précisé : « Tu ne peux pas te perdre, on voit partout des panneaux indiquant Piazza San Marco et, de là, tu sais comment te rendre à notre hôtel, en face de la lagune. »
C’est complètement fou, quand j’y pense, et pourtant c’est ainsi que cela s’est passé.
Ils me donnaient de l’argent de poche pour ma journée, nous nous retrouvions pour déjeuner dans le restaurant que Papa m’avait indiqué le matin, et le reste du temps, plan de la ville en mains et nez au vent, je quadrillais le centre touristique, visitant les sites que j’avais listés dans le guide, admirant les ruelles et les façades anciennes, les multiples ponts.
Ce n’est qu’adulte que j’ai réalisé à quel point c’était incongru, irresponsable. Mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.
Et je dois reconnaître qu’il ne m’est rien arrivé de fâcheux, juste une anecdote plutôt rigolote…

Je monte tout en haut de la tour de l’horloge, que l’on nomme également tour des Maures – à cette date c’était encore possible.

Arrivée au sommet, sur une petite terrasse entourée d’une balustrade je découvre une très grosse cloche (pour une fois que ce n’était pas moi) et pour l’actionner deux colosses d’airain, nus, les reins ceints de pagnes en peaux de bêtes.
Et moi, émoi, évidemment, curieuse comme personne, je me baisse pour regarder sous le pagne de celui qui se trouve le plus proche de moi… et, aussi stupéfaite que sidérée, je me redresse aussitôt. Bien entendu je me dépêche d’aller vérifier si le deuxième colosse est aussi, euh, avantageusement garni – on dit comme ça, je crois – que le premier. Légèrement confuse à l’idée que quelqu’un, parmi le groupe d’Anglais volubiles qui m’entourent, puisse remarquer mon petit manège, je m’assure que personne ne se soucie de moi et, vite fait bien fait, je jette un rapide coup d’oeil en loucedé.
Eh bien, c’est le cas !
ÉnoOorme !
C’est ainsi que l’on se forge une culture, vive la statuaire !

Quand au restaurant, en diguedille je raconte la chose à mes parents, eux aussi éclatent de rire en imaginant mon ahurissement.

📷 internet

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