Ce fatras de paperasserie
Tout au long des trois années de collège – Quatrième, Troisième, Seconde – pendant lesquelles je fus pensionnaire, comme la plupart de mes compagnes de classe et bien des années après, je tenais des journaux.
J’ai toujours détesté l’expression « journal intime ».
Je préfère de beaucoup celle que j’ai découverte lorsque mes fils sont successivement entrés en maternelle où eux alimentaient un « cahier de vie ».
C’était exactement le même principe : j’y consignais mon quotidien et j’y collais tout ce qu’il était possible d’amasser entre les deux pages de cahiers à petits carreaux grand format qui prenaient vite un volume impressionnant que je contenais à l’aide d’un élastique large.
Mes petits bouts d’écrits, mes réflexions, les mots et les gribouillis, les dessins humoristiques et caricatures que nous nous échangions, Guillemette et moi, pendant les récréations, les cartons d’invitation, les tickets de cinéma, le titre des livres lus – je lisais énormément –, mes dessins de style zentangle, les portraits que j’esquissais déjà à l’époque. J’en passe et j’en oublie.
Et tous les courriers reçus.
Ah, les courriers reçus. J’avais conservé tout ce qui m’avait été envoyé, de mon enfance à mon adolescence jusqu’à mon jeune âge adulte.
Je fais partie d’une génération qui écrivait tous les jours ou presque des lettres, oui, des lettres sur papier expédiées par la poste, dans une enveloppe timbrée.
Et qui en recevait.
Une pochette de joli papier à lettres faisait partie des cadeaux classiques que j’appréciais tout particulièrement.
Car moi, j’adorais écrire, ce ne fut jamais un frein pour moi.
Je ne manquais pas d’inspiration et je n’avais jamais assez de place pour terminer mes lettres, je remontais à la verticale dans les marges.
*
Il faut ici que je raconte le souvenir d’une immense déception et de ce qui s’est ensuivi.
Toutes les missives que j’avais si régulièrement adressées à ma grand-mère jusque bien après la naissance de mon aîné préféré, pour lui raconter ce que je vivais, ce que je ressentais, mes expériences, ce que j’en tirais, et surtout mes émerveillements de jeune maman, ô oui, mes émerveillements, un jour pas merveilleux du tout elle me les avait remises, empilées dans un carton à chaussures, avec ce commentaire lapidaire : « Je te rends tout ça, que veux-tu que je fasse de ce fatras de paperasserie… ? », me donnant ainsi l’impression qu’elle se débarrassait de ce qu’elle avait dédaigné.
Et moi, émoi, qui étais tellement convaincue de lui avoir fait plaisir en les lui écrivant, toutes ces lettres, j’en avais été profondément meurtrie.
J’en avais parlé à ma Môman, j’étais vraiment désemparée par la réaction de sa mère.
Et la mienne n’avait rien trouvé de mieux à me répondre que : « Oh, écoute Laure, c’est comme ça et pas autrement. De toute façon, tu sais bien que Nannie n’en a jamais eu que pour Guillemette. »
Et moi, émoi, j’avais été assommée par cette révélation brutale.
Étreinte d’une insondable tristesse, une intense sensation de désolation.
J’avais une trentaine d’années.
Aparté.
Mon ascendance maternelle a toujours davantage brillé par sa conversation que par son empathie.
Ma mère et la sienne, je ne les ai jamais trouvées habiles dans l’expression de leurs sentiments.
C’était peut-être une façon de tenir éloignées les émotions qui auraient pu les submerger ?
Vaste sujet.
Mais c’est une autre histoire, toute notre histoire en fait.
Fin de l’aparté.
Tout ce « fatras de paperasserie », mes journaux, mes lettres, tous ces souvenirs qui occupaient un plein carton, j’avais tout englobé sous cette dénomination méprisante et, dans un de ces accès de rage froide – rage ou désolation – dont les conséquences n’atteignent que moi, au feu je l’avais jeté à mon retour.
Aujourd’hui je ne dirais pas que je le regrette.
Les regrets ne m’ont jamais paru très utiles.
C’est ainsi.
On ne change pas le passé, on ne fait que s’adapter.
Et qu’importe, au fond, puisque dans ma tête tout est inscrit.
Je n’ai plus qu’à le retranscrire pour ceux qui voudront bien me lire. C’est ce que j’ai entrepris en rédigeant ces minizécrits qui ont l’heur de vous plaire.

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