Chewing-gum à la colle
Dans le primaire j’étais très bonne élève, c’était tellement facile.
Dans le secondaire ça se compliquerait.
Pour une quantité de raisons qu’il serait certainement fastidieux d’exposer ici, je me suis peu à peu, d’une année sur l’autre, totalement désinvestie des cours qui ne m’intéressaient pas. Sur les sujets qui me plaisaient, je réussissais sans trop avoir à travailler, dans les autres c’était la cata…
Enfin, j’ai tout de même fait toute ma scolarité à peu près les doigts dans le nez, en compensant les tôles par des notes excellentes dans mes matières de prédilection. Mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.
Pendant certains cours où je m’ennuyais comme un rat mort, je m’occupais à ma façon.
Souvent en jouant avec mes doigts.
Le pouce joint au majeur, à l’annulaire et à l’auriculaire, reste l’index libre qui, relevé, figure parfaitement le cou et la tête d’un dinosaure. Les deux mains peuvent bouger, comme si deux animaux se rencontraient, se poursuivaient, entamaient une conversation, se charmaient et se bécotaient… Je trouvais cela amusant et distrayant.
Je me plongeais également dans l’examen attentif de mes ongles. Main repliée tournée vers moi, il me semblait que chacun pouvait passer pour un visage, le blanc que techniquement on appelle le bord libre ressemblant à un sourire qui variait selon sa forme, donnant à chaque ongle-visage une expression différente.
Entre l’annulaire et le petit doigt de ma main droite, un grain de beauté lisse d’un joli marron doré retenait mon attention, je le détaillais pendant des heures – aujourd’hui il s’est tellement éclairci qu’on ne le distingue plus mais moi je me rappelle très bien où il était.
Inattentive, moi ? Pas du tout !
J’écoutais ce que disait le professeur, cela ne m’empêchait pas de trouver à me distraire de mon côté.
Je n’ai d’ailleurs jamais été prise à ces petits jeux-là.
En revanche, en revanche…
J’étais en sixième et j’avais, j’ai oublié par quel hasard, découvert un truc tout à fait intéressant.
La colle liquide Limpidol, dans son tube mou rouge et blanc, si j’en déposais un peu sur l’angle du bureau et qu’avec mon doigt je tapotais le tas pour étirer la colle, finissait par former une pâte élastique que je pouvais mâchonner un moment, ça n’avait pas du tout mauvais goût en plus.
Et comme nous étions résolument interdites de chewing-gum en classe, j’étais à peu près sûre de mon coup.
Ainsi, lorsque le prof est intervenue pour me sanctionner : « Laure Chevalier, veuillez immédiatement me jeter ce chewing-gum dans la corbeille et sortir, je vous prie », j’ai été trop contente de pouvoir lui rétorquer, sur un ton – je le reconnais – un peu narquois : « Mais, Madame, ce n’est pas un chewing-gum, c’est de la colle ! »
Enfer et damnation, que n’avais-je proféré !
« De la cccolle !!??!! »
J’ai été envoyée immédiatement chez la demoiselle de division, qui a appelé ma Môman dans la foulée, laquelle a dû venir sur l’heure et négocier tout ce qu’elle savait pour que je ne sois pas exclue de l’établissement…
Un drame, je vous dis.
Maman était très en colère : « Mais enfin, Laure, ce n’est pas possible, tu m’épuises, quand donc m’épargneras-tu tes inventions ! »
Et moi, émoi, je ne comprenais pas tout ce branle-bas, je ne me rendais absolument pas compte de la gravité de la situation.
Comment aurais-je pu deviner que l’on commençait déjà à cette époque à parler des jeunes qui sniffaient de la colle dans les banlieues ?
Enfin bref (j’adore ce mot), encore une circonstance où je me suis fait sacrément remonter les bretelles…

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