Répartitions territoriales

Répartitions territoriales

À l’époque où Guillemette et moi retournions pour la semaine en pension, nos parents restaient le plus souvent à Paris, rue Troyon, dans un studio qui ne pouvait évidemment pas nous accueillir tous les six.
Leurs deux dernières filles vivaient dans la maison de campagne, à Lannemartin.
Sylvine allait à l’école communale, et Raphaëlle n’était encore qu’un bébé.
Pour s’occuper d’elles, nous vîmes se succéder une théorie de « jeunes filles ».
Elles habitaient sur place, gérant la maison et les petites, et retournaient dans leur famille pendant les week-ends alors que la nôtre se reformait.

Ces « jeunes filles » ne s’avérèrent pas toutes très recommandables.
L’une d’entre elles était particulièrement retorse.
Roselyne n’avait que seize ans quand moi j’en avais déjà quatorze, ce qui ne facilitait pas la situation.
Cette garce fouillait dans mes affaires.
En mon absence elle portait mes vêtements qu’elle remettait sales dans mes tiroirs !
Je n’entrerai pas dans une énumération d’autres faits plus sordides et écœurants les uns que les autres, la liste serait trop longue.
Il m’était insupportable de voir nos parents lui faire confiance, lui laisser avoir barre sur mes petites sœurs et la haute main sur la maison.
Le pire pour moi, qui étais une fille aînée droite et fiable – c’est ainsi que j’avais été élevée et c’était dans ma nature : savoir qu’elle leur mentait effrontément.
Elle achetait à coups de bonbons la complicité de Sylvine qui, bien trop jeune pour en comprendre la gravité, trouvait ses manigances très amusantes.

Maman n’avait aucune idée de ce qui se tramait à la maison en son absence et ne voulait surtout rien en entendre.
Elle me rabrouait dès que je tentais d’aborder le sujet :
— Oh, ça suffit, Laure, tu me fatigues. Les petites n’ont pas l’air malheureuses, elles sont bien tenues et la maison avec, c’est tout ce qui m’importe.
— Mais Maman…
— Ça suffit, je te dis.
À cheval entre Paris et Lannemartin, elle avait d’autres priorités, l’intendance devait rouler.
Quant à Papa, il était très loin de ces ancillaires contingences.

Les répartitions territoriales rocambolesques qu’ils inventeraient dans les années qui suivirent pour nous garder une place dans leur vie – tout de même ! –, dans le genre bien peu conventionnel qui caractérisait curieusement mes parents quand ça les arrangeait, j’en parlerai une autre fois.

Chacune de nous quatre réagirait à sa façon à ces prises de décisions qui nous seraient le plus souvent imposées – j’exprime par là que nous n’avions pas, ou très rarement, notre mot à dire…
Mais depuis quand demande-t-on leur avis aux enfants ?
Des décisions pas toujours bénéfiques, qui pesèrent dans la balance ô combien, influant évidemment sur nos tempéraments et comportements respectifs.
L’enfance et l’adolescence ont un tel impact sur le devenir des adultes.
Mais c’est une autre histoire, toute notre histoire en fait.

Illustration : François Fressinier

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