J’en ai marre d’empathir
C’est curieux : « avant », je trouvais toujours les mots réconfortant (enfin, j’imagine qu’ils l’étaient) pour les personnes de mon entourage – irl ou en ligne, je l’ai dit maintes fois déjà, pour moi c’est pareil – qui traversent des moments de vie difficiles. Et, d’après ce qu’elles ont pu m’en dire, pendant ou après, elles m’en ont été reconnaissantes.
Je pense que je savais faire preuve d’empathie. J’emploie l’imparfait. Eh oui, car j’ai l’impression que ces dispositions s’épuisent.
Quand quelqu’un me confie que ce n’est vraiment pas la forme, surtout sans aucunement me demander comment je vais, je suis heurtée. Je suis désolée pour lui qu’il aille mal mais j’ai envie de répondre : « Bah et moi donc ? » Bien sûr je ne dis rien, je tourne une réponse gentille, j’y mets du cœur, j’envoie en pensée de bonnes ondes d’énergie positive, bien placée que je suis pour savoir comme cela réconforte. Mais – et j’ai conscience que c’est affreux, je me déteste d’être devenue comme cela – une part de moi trouve que j’ai affaire à un « oin-oin » de plus. Peut-être d’ailleurs en suis-je une, moi aussi, qui sait ?
Je continue à penser qu’il est profondément injuste de hiérarchiser la peine ou le mal de vivre que ressentent les autres par rapport à ce par quoi l’on passe soi-même : chacun réagit à l’aune de ses propres capacités et de sa caisse de résonance émotionnelle dont la profondeur varie d’une personne à l’autre. Mais voilà, de plus en plus souvent cela me lasse et me fatigue de lire ou d’entendre les gens de mon entourage se plaindre de ce qu’ils traversent. Évidemment je ne mets pas tout le monde dans le même sac : il y a l’art et la manière, si je puis dire, de faire part des circonstances difficiles que l’on connaît.
Bref (j’adore ce mot), moi aussi je vais cahin-caha et souvent gadin-cahot ou dédain-chaos, avec un cœur dévasté et un corps qui subit de plein fouet beaucoup de contrecoups émotionnels. J’ai perdu mon plus jeune fils il y a deux ans, emporté à 31 ans par une tumeur cérébrale. Ceci explique très certainement cela, j’imagine que chacun peut l’imaginer. Je fais ce que je peux avec ce que j’ai, mais il ne faut pas trop charger la barque non plus.
Alors oui, mes capacité d’empathie me semble s’être réduites : j’en ai marre d’en pâtir pour les autres… bouh, quelle vilaine fille !
Dans le domaine de la santé, il paraît que l’on appelle cela l’usure de compassion. Je découvre ce terme qui s’applique aux personnes soignantes et accompagnantes, ce que je ne suis pas, tant s’en faut.
Il faut que je sois patiente et fasse avec cette fatigue émotionnelle. Rien n’est jamais définitivement figé, fors la mort bien sûr.

par Emmanuelle Petite-Poissone