Les grands-puants

Les grands-puants

Les gens qui sont propres ne sentent rien ou ont une odeur agréable, quand ceux qui se négligent imposent aux autres une véritable torture olfactive. Et moi qui suis sourdingue, j’ai par compensation un autre sens qui s’est peu à peu développé : j’ai l’odorat très fin. Eh bien je puis vous assurer que ce n’est pas toujours un avantage. Notamment dans les transports en commun.

Remugle des haleines chargées, tabac, ail, oignon, épices marquées, dents gâtées.
Exhalaison des vêtements qui puent le graillon, des pieds macérant dans des chaussettes acryliques et des baskets en plastique. Et ces blousons de cuir de piètre qualité qui empestent le bouc !
Relents acides d’aisselles moites, fumets intempestifs d’entrejambe mal aérée.
Émanation des cheveux gras, sans parler de cette odeur fade sui generis de l’être à peine éveillé, tout juste sorti de son oreiller.
… autant de senteurs insupportables…

Faut-il ici le redire ? Aucun parfum, aucun after-shave à la fragrance entêtante ne peuvent masquer l’odeur de la crasse.

Ces effluves envahissants soulèvent le coeur et, pour ce qui me concerne, je manque parfois de tourner de l’œil. Il faudrait que je puisse me boucher le nez mais ce geste lourd de signification susciterait des réactions hostiles, voire violentes. Alors, j’ai appris à respirer par la bouche quand la nécessité s’en fait, euh, eh bien, sentir.

Et le toucher ! Quelle horreur.
Dans le métro bondé qui, en cette fin de journée d’été, est une étuve, le coude à coude avec des types poilus et transpirants, c’est… comment dire… ça fait partie des expériences de promiscuité dont j’aimerais pouvoir me passer. Ambiance hammam, gommage compris. En termes de contacts rapprochés, je connais beaucoup plus agréable.

Et me voilà dans mon train.
Je cherche où m’asseoir. Pour une fois que j’arrive tôt, beaucoup de places sont encore libres. Mais dans chaque wagon des grands-puants – ainsi les ai-je baptisés – se sont stratégiquement placés au début, au milieu et au fond. Suffoquée, égarée, à bout de souffle, je passe de l’un à l’autre, je parle des wagons, voyons. C’est tout bonnement irrespirable.
Dans ces conditions, les odeurs, dès qu’il fait beau, ça devient franchement tragique.
Et cette chaleur ! J’adore prendre un sauna, c’est une pratique saine, on n’y reste qu’une dizaine de minutes et puis la douche froide à la sortie, quel plaisir ! En revanche, se trouver coincée pendant une heure et demie dans un train non-climatisé qui se traine en plein soleil, ce n’est pas du tout le même topo !

Les perturbations du trafic ne sont pas les seules galères des transports en commun : les déodorants sont censés réguler la transpiration, la SNCF est censée réguler le trafic, et tout se dérègle en ce bas monde !

*

Aujourd’hui, le temps des grands-puants est révolu, du moins n’ai-je plus à les supporter. En été ça devenait compliqué.

Celui des mal-élevés qui s’étalent en prenant toute la place – manspreading –, ce temps-là aussi est passé pour moi.
Mes obligations de déplacements quotidiens ont radicalement changé et je ne le regrette pas le moins du monde.
Mais je pense à tous ceux qui continuent à emprunter ce moyen de transport : que ce soit dans le train ou dans le métro, aux heures de pointe la promiscuité reste toujours la même. Oui, je pense à eux et je les plains.

📷 Karelem

Laisser un commentaire