Les pieds dans les glaïeuls
Ou
Apprendre en s’amusant
Cette année-là notre aîné, alors en CE1, avait eu à choisir et apprendre un poème parmi trois ou quatre proposés par l’institutrice. Lui avait retenu « Le Dormeur du val », d’Arthur Rimbaud.
Ce n’était pas le plus simple, mais certainement l’un des plus beaux.
Aucun commentaire concernant ces vers n’ayant apparemment été fourni en classe, je m’étais fait un plaisir de décortiquer à la maison ce poème que j’aime tant, devant un auditoire attentif : l’écolier, 7 ans (il avait une année d’avance), était tout ouïe ; son cadet, 4 ans, ne perdait pas une miette de mes indications – et, l’air de rien, depuis sa chaise haute, notre benjamin engrangeait, engrangeait.
C’est un schéma qui s’est reproduit à l’identique pendant des années…
J’ouvre une parenthèse à ce stade : je trouve ahurissant, sidérant et absolument incompréhensible que l’on puisse donner un poème à apprendre à un enfant sans commencer par cette approche, incontournable à mes yeux : l’explication de texte.
Et puis la sensibilisation aux allitérations, aux liaisons à marquer, au rythme à scander.
Pour ma part j’adorais aider mes fils dans cette appropriation et je crois qu’eux aussi.
Nous récitions les poésies avec des intonations improbables et c’était à qui produirait l’interprétation la plus comique, la plus inattendue, d’une voix de petit fille intimidée, de gros monsieur furieux, de vieille anglaise distinguée, de cantatrice aphone, avec l’accent suisse ou celui de Marseille et j’en passe.
Et je puis vous l’assurer, mais je sais que vous le savez : je n’étais pas la dernière à rigoler.
Apprendre en s’amusant, voilà un principe qui m’a toujours séduite.
Et les dictées ! Je leur préparais des dictées qui n’étaient pas piquées des vers. Pour réviser telle ou telle règle de grammaire, je rédigeais un texte utilisant les termes dans chaque phrase – et plusieurs même par phrase quand cela s’y prêtait, n’ayons pas peur des répétitions. Ainsi ils révisaient et affirmaient leurs toutes récentes acquisitions, et se bidonnaient, car les histoires n’étaient pas tristes !
Toujours ménager du suspense et de la rigolade sur un exercice pour lequel il faut tout de même réfléchir.
C’est dommage, je n’ai conservé aucun de ces cahiers de dictée.
On ne peut tout garder non plus ; le souvenir en reste vif, c’est l’essentiel.
Me revient à l’esprit, aussi, un QCM que je leur avais envoyé pendant leurs vacances chez ma soeur Guillemette, estimant qu’ils ne donnaient pas beaucoup de nouvelles. Ils avaient a-do-ré, trouvant qu’il n’était pas au-dessus leurs forces de cocher les cases et de commenter quand toute l’ossature du questionnaire était prévue pour les amener à raconter de quoi s’emplissait leur quotidien. Mon aîné préféré, qui a l’art des remarques avisées, avait d’ailleurs émis la suggestion que je leur fasse ça – oui, à chacun, pour chacune de leurs vacances.
… Bah voyons !
Pour en revenir au Dormeur du val, je ne manquerai pas de mentionner ici cette réflexion mythique proférée par mon benjamin préféré. Il avait parfaitement intégré ce poème qu’à deux reprises il avait écouté ses deux aînés apprendre, chacun à son tour – poème que l’on peut qualifier d’un des plus magnifiques de la littérature française.
Il jouait seul dans sa chambre avec ses petits soldats et je l’ai entendu s’exclamer :
— Pan ! Pan ! T’es mort ! Les pieds dans les glaïeuls !
Trois ans… il avait tout compris de ce que j’avais expliqué à ses aînés.

📷 Nanou El via Gerbeaud

📷 Claudine Buhler