Laissez-les aux oiseaux
La maison de mes parents, sise au milieu du village, était un ancien prieuré. C’est en tout cas ce qu’indiquaient les lettres bleues d’une plaque émaillée fixée sur la grille, au-dessus d’une petite poignée qui actionnait un fil métallique tendu entre la grille et la porte d’entrée, passant par un petit trou pour venir actionner une clochette qui sonnait donc à l’intérieur. Ce dispositif, que j’avais longuement étudié car je le trouvais très sioux, est resté en place plusieurs années puis un jour a été retiré avec la plaque émaillée, je n’ai jamais su pourquoi, une lubie maternelle je suppose. Et moi, émoi, qui aime bien les traditions, très longtemps après je continuais, lorsque j’écrivais à mes parents quand j’étais en vacances – ça se faisait à l’époque ! –, oui, je continuais à libeller sur l’enveloppe « Monsieur et Madame Chevalier, Le Prieuré, Lannemartin ».
Le centre du village rassemblait les vestiges d’une ancienne abbaye en servage de l’abbaye de Saint-Germain-en-Laye, entendais-je souvent mes parents expliquer à leurs amis en désignant le mur de pierre contre lequel s’allongeait le jardin à l’arrière de la maison. Un mur très haut, bâti de belles pierres blanches qui avaient toujours été apparentes. Ce mur datait de l’époque des templiers, se rengorgeait Papa. Des gueules-de-loup dépassaient par-ci par-là dans les anfractuosités, fleurissant dans les hauteurs. Plusieurs rosiers grimpants produisaient des roses de coloris variés aux parfums puissants.
Mais le plus bel ornement de ce mur antique était une vigne qui donnait un feuillage magnifiquement découpé, aux couleurs changeantes, et qui, au début de l’automne, se couvrait de toutes petites grappes d’un raisin aux grains minuscules, violet foncé mat, dont la saveur aigrelette ne nous paraissait pas du tout inintéressante.
Maman s’époumonait :
— Les filles ! Arrêtez de manger ça ! Vous allez m’attraper la colique ! Laissez-les aux oiseaux…
Mais nous ne tenions aucun compte des prévention maternelles et nous nous régalions.
Les conséquences annoncées jamais ne se produirent.

📷 Béatrice Lardans