On marche sur la tête
Chez mes grands-parents Aya et Gramp’ se trouvait une table roulante dont le dessus était recouvert d’un miroir.
J’avais trouvé un jeu génial : en la poussant devant moi et en regardant dans le miroir, je tournais dans tout leur appartement de la rue Gay-Lussac en imaginant que je marchais sur le plafond.
C’était pratique, la configuration des lieux me permettait de décrire une boucle : je passais de l’entrée au séjour, puis gagnais la salle à manger, et le couloir qui desservait le fond de l’appartement me ramenait vers l’entrée.
Que c’était amusant !
J’enjambais le haut des portes pour entrer dans une pièce, je contournais précautionneusement les lustres et autres suspensions, je marchais le long des moulures dont j’observais attentivement le dessin et les reliefs.
Les fenêtres paraissaient complètement différentes. En principe elles donnaient sur le balcon mais dans le miroir de la table roulante j’avais l’impression qu’elles ouvraient sur le vide, avec tout en bas, inaccessible, un rebord lumineux qui versait, selon le temps, sur une nappe bleue ou grise parfois parcourue de nuages mouvants.
Les rideaux descendaient à l’assaut des montants.
Les meubles avaient une tout autre allure.
La magnifique pendule dorée du salon, en forme de pyramide, semblait accrochée à la cheminée comme un pendentif le long du haut miroir, qui se retrouvait de fait au-dessous de ladite cheminée de marbre blanc.
Dans la bibliothèque on aurait dit que les livres et bibelots étaient suspendus aux rayonnages, certainement collés pour ne pas tomber…
C’était extrêmement intéressant de changer ainsi de perspective, et moi, émoi, j’adorais ce jeu-là ! C’est ça, sortir du cadre ? Alors je m’y employais… Mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.
J’avais quoi, une dizaine d’années, je pense ?
Mes grands-parents riaient de mes exclamations, ils s’enchantaient de mon enthousiasme : « Cette enfant a de ces idées ! »
L’effet d’illusion était tellement impressionnant et réaliste qu’il m’arrive encore aujourd’hui de rêver de cet appartement renversé.

Illustration : La Vénitienne, Le monde marche sur la tête