Aimez-vous les dimanches ?

Aimez-vous les dimanches ?

Le dimanche pour moi sonne le glas du week-end. Ce jour-là, à un moment ou à un autre mais le plus souvent en toute fin d’après-midi, je ressens un pincement au cœur, oh, très rapide, ça ne dure pas longtemps. C’est une sensation brève mais précise, stress et tristesse enlacés, qui remonte à l’époque où avec Guillemette je repartais en pension pour toute la semaine.

Si nous étions à Paris, nous devions nous rendre au pont de Neuilly où un car attendait sa cargaison de pensionnaires. Nous prenions le métro, ligne 1, chacune munie de sa lourde valise. Les bagages à roulettes n’existaient pas encore à cette époque, or il nous fallait trimballer nos affaires de classe, nos bouquins, nos petits magnétophones Philips et leur stock de cassettes, nos vêtements et le linge de la semaine, enfin quoi tout notre berloquin qui pesait un âne mort. Je craignais que mes bras ne s’allongent alors je veillais à faire régulièrement passer la charge d’une main à l’autre : tant qu’à me déformer le squelette, que cela reste au moins symétrique !

Certaines, je me le rappelle, emportaient en plus des provisions à grignoter pour se consoler, se démarquer des autres aussi. Plus rarement pour les partager. Quand cela arrivait, survenaient immanquablement des complications à n’en plus finir, des préférences, des exclusions, des rancœurs, des bouderies. Et du chagrin, aussi bête cela puisse-t-il paraître… Ah mais l’ambiance n’était pas toujours des plus bienveillantes entre collégiennes, pensionnaires qui plus est. À part les classiques petits gâteaux, bonbecs ou pots de Nutella, j’ai le souvenir de ces fruits exotiques inconnus à la maison : des grenades dont la propriétaire concédait parcimonieusement quelques grains à ses seules amies et il apparut que j’en fus… parfois. C’est en pension, dans ces occasions de vespérales orgies gustatives, que j’ai découvert l’existence de la cancoillotte. Depuis, chaque fois que j’en mange, je rigole en y repensant car à l’époque cela m’avait paru totalement incongru mais complètement délicieux, cette espèce de pâte collante et filante au goût de fromage d’autant plus prononcé que dans notre dortoir il n’y avait pas de réfrigérateur pour la conserver au frais.

Que de souvenirs liés à la pensionJe changeais d’univers dans des proportions que mes parents n’avaient sans doute pas imaginées et certainement pas souhaitées. Il s’en est passé, pendant ces années-là, et pas toujours du plus reluisant. Professeurs méprisants, imbus de leur autorité. Bonnes-soeurs à l’avenant, tranchantes et méchantes. Des pionnes désaxées, mais changeons de sujet. Et beaucoup d’adolescentes chamboulées par des vies familiales particulières. Et puis des pestes, comme partout, des harceleuses… Je généralise ? Ah pardon. Il est vrai que chaque expérience est différente – ma sœur, elle, adorait l’internat : dès que nos parents nous reprirent à la maison, elle n’eut de cesse d’y retourner. Mais c’est une autre histoire, toute notre histoire en fait.

De ce que je garde en mémoire, j’essaie, oh oui j’essaie de conserver le meilleur et de reléguer le reste aux oubliettes si bien nommées ; force m’est toutefois de constater que cela ne ressortit pas de la simple volonté.

J’aime par exemple me rappeler cette activité à laquelle je passais des heures, des heures plaisantes parce que c’était créatif, esthétique, et sollicitait mon imagination. J’ai appris récemment que cela porte un nom, un nom qu’évidemment j’ignorais à l’époque : zentangle. Ces dessins à l’appellation évocatrice, je les inventais et j’en noircissais des pages et des pages de mes cahiers-journaux, à l’encre bleu royal des cartouches Waterman de mes stylos plume (le bleu outremer nous était interdit). À l’étude, le soir, j’expédiais mes devoirs en moins de deux. Ah ça, je n’ai pas été une élève assidue, les cours ne m’intéressaient nullement, tout ce qui me plaisait, c’était lire ou dessiner, et puis écrire aussi bien sûr. Écrire sur tout et n’importe quoi. D’ailleurs, dans le travail scolaire, seules les rédactions me motivaient. J’en ai gardé quelques-unes au fond de mes cartons, il faudra que je les en ressorte un jour. Non, vraiment, quand j’y pense, je ne fichais pas grand-chose alors que d’autres, consciencieuses et appliquées, n’arrêtaient pas de travailler, en binôme souvent. Leurs résultats les honoraient, je les admirais sans les envier. La pension, quatrième, troisième, seconde, fut pour moi une période pénible. Ni à la maison ni là-bas je ne me sentais à l’aise ou dans mon élément. Années difficiles de l’adolescence. Le souvenir de ces dessins apaisants adoucit ma rancœur. Tout est passé au feu, il y a longtemps de cela, n’en reste que l’écho visuel encré sous mes paupières.

Mais revenons à la question des trajets vers la pension. Les retours feront l’objet d’un autre papier, car j’ai beaucoup à raconter à ce propos, mais oui, mais oui.

Si nous avions passé le week-end à Lannemartin, c’est Papa qui en voiture le lundi matin nous conduisait dans notre institution de jeunes filles – de bonnes familles, cui-cui, cui-cui. Dès le dimanche soir venu, c’était la première de nous deux à y penser qui l’aurait. Je parle de la place ; notre père, lui, nous était tout acquis !

C’est qu’il y avait un prestige évident à « monter devant » quand Maman n’occupait pas la place. Celle-ci, me semblait-il, aurait naturellement dû m’être réservée en tant qu’aînée, mais ça n’était pas le cas. Guillemette fit valoir ses droits et n’eut pas tort puisque Papa décréta que nous étions priées de ne pas l’ennuyer avec nos « jalousies de fifilles » : à nous de nous débrouiller entre nous. Il fut donc tacitement établi que la première qui clamerait « Demain c’est moi qui monte devant ! » le ferait. Nous étions réglo à ce petit jeu-là ; n’empêche, quand Guillemette y pensait avant moi, j’étais vexée comme un pou.

Souvent je le raconte à la jeune génération qui n’en revient pas : lorsque j’étais petite, du plus loin que je me souvienne, dès que Maman eut sa première voiture – une 4L bordeaux aux portes imprimées d’un cannage noir – je montai devant, sans ceinture de sécurité. Très régulièrement elle me demandait de prendre dans son sac une cigarette pour la lui allumer. Personne n’aurait rien trouvé à redire à cela. Mes petites sœurs voyageaient à l’arrière, sans ceinture de sécurité non plus… Les sièges-auto pour bébés et rehausseurs n’entreraient dans nos vies et dans les voitures de nos parents que pour nos enfants à nous.
Et encore, ils les oubliaient une fois sur deux – les sièges-auto, pas leurs petits-enfants ! Bien qu’un jour… mais là aussi, c’est une autre histoire, toute notre histoire en fait.
Revenons-en au spleen du dimanche soir.

La période pension n’a jamais duré que trois années dans ma vie de jeune adolescente, pourtant cela m’a pesé puisque, aujourd’hui encore, à cette pensée m’envahit cette brève sensation de stress et d’appréhension.
Puis, comme au sortir d’un mauvais rêve l’on reprend pied avec la réalité, je m’ébroue et me dis, intensément soulagée : « Allons, allons, voyons, c’est du passé ! »

[Crédit photo : Pixabay]

Une réflexion sur “Aimez-vous les dimanches ?

  1. Mais oui c’est du passé ! maintenant t’es une grande fille ! 😉 je n’ai pas connu la pension mais ma petite soeur y est allée après la troisième , elle en garde de super souvenirs .
    Le seul souvenir que j’ai ,c’est qu’un soir je devais avoir 6 ou 7 ans , j’avais dû faire une bêtise de plus , j’ai oublié laquelle . Ma mère a fait semblant de me préparer une valise et a dit à mon père de m’emmener en pension . Il s’est contenté de me balader pour aller acheter un paquet de cigarettes et m’a ramenée à la maison . J’étais très déçue de rentrer …. Quand on est gosse , on ferait bien n’importe quoi pour embêter ses parents ! 😉
    Bizzz

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire