Les convenances

Les convenances

J’adorais, j’adorais jouer à l’élastique. Nombreuses sont les générations de filles qui s’y sont consacrées.
Pas besoin de décrire le modus operandi. Nous avions nos chorégraphies préférées, nous les appelions « les manières ».

Je me rappelle la tête d’un de mes oncles venu à Lannemartin jouer au bridge avec d’autres amis des parents. Pendant une pause, il avait jeté un coup d’œil dans le jardin pour voir ce que nous tramions, nous les enfants ; il ne connaissait pas ce jeu, je lui avais expliqué que « nous faisions des manières » et il avait éclaté de rire.
Ensuite il s’y était essayé, mais il n’y arrivait pas aussi bien que moi, forcément, parce qu’il n’avait pas d’entraînement et puis parce qu’il était déjà un petit vieux ; enfin, vieux comme mes parents, et mes parents ne jouaient pas du tout à l’élastique, ça non.

À Lannemartin c’était bien, nous avions de la place. S’il pleuvait nous poussions les meubles et jouions sur le carrelage, une chaise servant de troisième fille qui nous manquait – Sylvine était bien trop petite pour tenir un élastique. Et s’il faisait beau, devant la cuisine à l’arrière de la maison, une petite portion de terrain bétonnée précédant la gloriette et la pelouse nous offrait une aire de jeu parfaite. Oui, à Lannemartin, parce qu’à Neuilly Maman ne voulait pas que nous sautions sur le parquet de l’appartement, ça faisait tout trembler, et sur le balcon nous n’avions pas assez de recul (mais la corde à sauter, impec, et moi j’étais excellente en corde à sauter).
Maman ne voulait pas non plus que nous jouions dans la rue à cause des vilains messieurs. Donc c’est essentiellement à la campagne que nous nous exercions.
Il arrivait que Guillemette n’ait pas envie de jouer à l’élastique ;  mais moi il fallait que je m’entraîne pour pouvoir jouer avec les grandes de ma classe. Alors je prenais deux chaises pour tenir l’élastique, ça allait très bien, sauf pour les hauteurs.

Avec nos « manières », nous faisions Cheville-Mollet-Genou-Cuisse-Fesse-Taille-Aisselle-Cou, en tenant avec les mains pour Cou… Tiens, c’est peut-être pour cela d’ailleurs que la morphologie a de l’importance pour moi. Enfin bref (j’adore ce mot).
Mais quand même, il n’y en avait pas tant qui arrivaient à faire leur manière à hauteur de Aisselle et Cou. Juste celles qui étaient grandes et maigres.
Adélaïde Poli était vraiment très calée, je dois dire.

Moi je n’étais pas petite, on me rangeait parmi les moyennes-grandes mais j’ai assez vite été ronde de partout, enfin surtout ronde des fesses, alors pour soulever tout ça c’était mission impossible.
Surtout pour la corde lisse.
Alors que Nathalie Strèche, elle, grimpait aussi vite qu’une guenon – mais on n’avait pas intérêt à lui dire ça parce qu’elle le prenait mal. Un jour moi je l’ai dit tellement elle m’impressionnait, toutes les filles ont rigolé et j’ai eu une punition pour m’être moquée d’une camarade de classe.
Après, elle m’a flanqué un coup de pied terrible sur le haut de la cuisse, sur le côté, là où ça fait un mal de chien. Je me rappelle encore comme ça m’avait fait mal. Ah oui, je me le rappelle parfaitement. Ensuite bien sûr plus personne ne lui a dit qu’elle grimpait aussi vite qu’une guenon, alors que pourtant moi je trouvais que c’est un compliment puisque les singes sont très habiles. Mais quelle histoire !

J’ai compris par la suite qu’il ne faut pas comparer les gens à des singes parce que, je ne sais pas pourquoi, ils trouvent ça vexant.

Car un autre jour il y avait eu encore une autre histoire. Ah là là, vraiment terrible-terrible.
En dessin, sur un point de technique de perspective, je me souviens très bien, un détail que certaines s’étaient avisées de contester, le professeur qui était un monsieur âgé avait soupiré : « Je connais mon métier quand même, mesdemoiselles », et moi – moi qui a-do-rais cette matière et voulais prendre la défense du professeur – j’avais cru bon d’ajouter : « Et on n’apprend pas au vieux singe à faire des grimaces. » Les filles avaient hurlé de rire, le professeur était furieux.
Drame. Maman convoquée et tout le tralala. Elle avait dû user de toute son influence, racontait-elle ensuite, pour que je ne sois pas renvoyée. Elle avait expliqué que je disais les choses sans réfléchir, trop spontanément, sans penser à mal. « Je t’assure, Laure, vraiment, on ne peut pas dire que tu me facilites la vie ! » avait-elle ajouté, mécontente, alors qu’elle relatait la scène.
Et moi, émoi, franchement, très franchement, je ne voyais vraiment pas ce que l’on pouvait me reprocher. « Vieux singe » pour moi ça voulait dire « expérimenté », c’était bien le sens de ce proverbe connu, non ? Il me paraissait plutôt flatteur pour celui dont les compétences étaient ainsi soulignées. Enfin, moi c’est comme ça que je voyais les choses, mais lui non, apparemment.
Il avait fallu que je ponde une lettre d’excuses. Je ne savais pas quoi écrire, tout cela me paraissait faux et artificiel puisque, ne comprenant pas ce qu’il y avait de désobligeant dans cette expression, je ne comprenais pas non plus en quoi je devais m’excuser.
« Mais enfin, Laure, si tu taisais un peu au lieu d’intervenir à tort et à travers ! Tu es une élève, tu dois le respect à ton professeur, point à la ligne. C’est une question de convenances et il n’y a pas à en discuter. »
Je ne comprenais pas mieux, mais je voyais bien que, sur ce coup-là, Maman était déjà très énervée. Alors j’avais écrasé.
Vraiment très-très compliqué, ce sujet des convenances…

Avec tout ça, il y a une question que je me suis toujours posée, et je ne sais pas la réponse.
Moi j’étais dans une école de filles, je ne rencontrais pratiquement pas de garçons de mon âge, ceux que je connaissais étaient  un petit peu plus vieux que moi, c’étaient mes oncles et leurs amis, mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.
Et du coup je me suis toujours demandé si les garçons jouent à l’élastique ou si c’est uniquement un jeu de filles.

📷 ©️Le Musée de la civilisation

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