C’est l’hiver. Les mares gèlent. Sans margelle.
Chaque fois que je m’approche du bord pour les photographier – elle est belle, tellement belle, la nature qui nous entoure ici –, j’ai peur de glisser et de tomber ou qu’un bout de terre ne se décroche et que je plonge avec.
*
Souvenir qui remonte à une époque où nous avions déjà dix-huit et vingt ans.
Traversée de la petite rivière au bas du champ à Creyssac, en équilibre sur un tronc d’arbre.
En bottes et en cotte – ce ne sont pas mes affûtiaux habituels – je n’étais pas très assurée et Guillemette a commencé à rigoler de la mine que je faisais. Cette grosse maligne s’est mise à s’agiter dans tous les sens en me faisant des gestes de clown, et moi, émoi, eh bien j’ai vacillé, j’ai cru me rattraper, et… je suis tombée dans l’eau.
De tout mon long.
Un grand plouf magistral.
Bon, c’était pas la Dordogne, non plus. Je me suis aussitôt mise debout. J’avais pied, de l’eau jusque sous la poitrine… et j’étais trempée !
J’ai été saisie par le froid. Vraiment saisie : je ne m’attendais pas à ce que ça le soit à ce point, ça m’a fait mal.
J’étais furieuse, mais furieuse, oh là là j’étais furieuse.
J’ai hurlé tellement fort que Guillemette a poussé un cri elle aussi, elle a tourné les talons et s’est barrée en courant pour remonter vers la maison. Après, elle m’a dit que bien sûr elle avait eu peur pour moi – juste un petit peu quand même – mais surtout que je lui avais fichu la trouille : elle s’était demandé si je n’allais pas lui tomber dessus, la pousser à son tour, que sais-je…
Tu parles, elle était déjà plus grande que moi en taille et nettement plus costaud. Au bras de fer elle gagnait à tous les coups.
Mais qu’elle m’abandonne à mon sort glacial, folle de rage, alors là, j’en étais quand même restée comme deux ronds de flan.
Le temps que j’arrive à me hisser sur le bord boueux et glissant et que je remonte en courant moi aussi, mais un peu au ralenti – il faut dire que j’étais engourdie tellement j’étais gelée – Caro avait fait couler un bain brûlant.
Elle n’était pas contente, mais alors pas contente du tout, du tout, du tout, je crois même que c’est la première fois que je la voyais en colère, ma toute jeune tante – presque ma grande soeur, mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.
Percluse de froid, grelottante, je m’étais déloquée en deux temps trois mouvements, et pendant que j’enjambais le bord de la baignoire pour me plonger peu à peu dans l’eau fumante, Caro invectivait Guillemette :
— On n’a pas idée de faire ça ! C’est complètement idiot ! Complètement con !C’est… c’est irresponsable, voilà ! Avec le froid qu’il fait, c’est un coup à attraper une pneumonie !
Et moi, émoi, je claquais si fort des dents que je n’arrivais ni à la calmer ni à expliquer que c’était moi qui avais glissé et que ça n’était pas absolument de la faute de Guillemette, enfin juste un petit peu quand même…
Je me rappelle qu’un fou rire nerveux nous a prises, me secouant dans ma baignoire ; Guillemette ne tenait plus sur ses jambes, elle hoquetait sur le carrelage de la salle de bain et Caro s’est mise à rigoler elle aussi, en disant qu’on était vraiment frappadingues, toutes les deux.
*
Des années et des années après – Guillemette vivait déjà dans mon coeur –, quand avec mon namoureux nous nous sommes installés ici, au milieu des vergers, c’était l’hiver aussi et j’ai fait un rêve formidable, de ceux que j’adore.
J’étais dans le pré.
Dans mon rêve, il se finissait en pente douce vers la même petite rivière qu’à Creyssac.
J’étais en train de remonter vers la maison. Sèche. Dans mon rêve ce n’était pas la même histoire que celle de ma chute dans l’eau glacée.
Et tout d’un coup je vois Guillemette qui m’attend à l’angle de la haie, près du petit portail. En bottes et en cotte. Dès qu’elle m’aperçoit, elle vient vers moi à grandes enjambées, en secouant la tête de ravissement.
Je reconnais bien son allure habituelle, son grand sourire et ses yeux si bleus, ses cheveux blonds qui auréolent son visage de boucles folles. Je suis saisie, mais pas de froid, cette fois-ci. Saisie de joie, une joie ineffable qui me pénètre toute et gagne mon coeur.
Elle rit de voir ma surprise.
Et la voilà qui s’exclame :
— Mais Laure, écoute, c’est… oh, c’est génial ! J’adore ! En t’attendant je n’ai pas pu m’empêcher de faire le tour. J’ai regardé le jardin, j’ai tout bien inspecté, oui Madame, et je sens que vous allez être bien ici. Très bien même ! Viens me faire visiter l’intérieur !
Et moi, émoi, j’ai trouvé que mon rêve était de bon augure, de très bon augure.

Photo ©️LaureChevalierSommervogel