Les mystères de la nuit
Enfant j’étais persuadée qu’il se disait et se produisait des choses passionnantes le soir, et la nuit sûrement plus encore.
J’étais observatrice, extrêmement à l’écoute des grandes personnes dont j’entendais bien qu’elles disaient « pas devant les enfants » ou bien, avec un échange de regard appuyé, « on en reparlera plus tard », impliquant, c’était certain, « quand les enfants seront couchés ».
Les sous-entendus ont toujours été et continuent de représenter la hantise de ma vie.
Je ne suis jamais sûre d’avoir compris.
L’évidence est insaisissable, l’implicite souvent m’échappe.
Sur un sous-entendu, je me perds en hypothèses.
Je n’ai jamais aimé le jeu des devinettes.
Pour tenter de découvrir ce qu’il se tramait la nuit, j’avais mis au point une méthode infaillible. Il s’agissait de se coucher sans moufter. Je montrais le bon exemple. J’étais l’aînée, cela faisait partie de mes attributions.
Nous n’avions ni ne faisions d’histoires pour aller au lit. Mes parents n’étaient pas du style à nous en raconter, imagées ou pas, ni à venir nous câliner quand nous étions prêtes à dormir. De phrase magique, jamais.
*
La phrase magique, qu’est-ce donc que la phrase magique ?
C’est un rituel que j’ai mis au point pour mes fils. Avec mon aîné préféré d’abord, puis j’ai continué avec les deux suivants.
Tous les soirs, en les couchant, lumière éteinte je leur chuchotais à l’oreille avec tout plein de bisous tendres cette litanie bien réfléchie que peut-être je vous livrerai un jour.
C’est une déclaration d’amour pour leur rappeler combien je les aime et combien ils comptent et leur souhaiter une bonne nuit.
Cette phrase, il m’est arrivé de la leur susurrer, adultes devenus. J’ai été et reste une maman affectueuse et démonstrative.
L’un d’eux m’a dit, il y a peu : « Tu sais, Mom, tu n’imaginais sans doute pas la force qu’elle nous a donnée dans la vie, cette phrase magique. La certitude d’être aimé et d’être à sa place, c’est… c’est essentiel. »
Ah oui ?
Si je l’ai inventée telle quelle, la phrase magique, c’est tout simplement ce que j’aurais aimé entendre, enfant.
Mais c’est une autre histoire, toute mon histoire en fait.
*
C’était une autre époque, aussi.
Aux grandes personnes nous venions dire bonsoir, dans le salon, et hop aux plumes. C’est moi qui veillais aux rituels.
— Ça y est ? Tu es bien installée ?
— Oui. Bonne nuit, Laure. À demain.
— Bonne nuit, Guillemette. À demain. Fais de beaux rêves.
— Oh oui. Toi aussi, Laure, fais de beaux rêves.
— Merci Guillemette. Allez, dors maintenant… Tu dors ?
— Non, pas encore.
— Alors dors bien.
— Oh oui. Dors bien toi aussi, Laure.
— Merci. Allez, dors Guillemette… Tu dors ?
— …
Je n’avais de cesse, une fois ma petite sœur endormie dont je surveillais la paisible respiration, de me relever pour me glisser dans le couloir, me poster dans le retour de l’escalier, réduire au maximum la distance de sécurité pour mieux pouvoir les espionner, ces grandes personnes dont les intonations, les éclats de rire, les silences parfois, les reparties animées différaient tant lorsque la nuit était tombée.
C’était excitant et surtout très instructif. Notamment lorsque mes parents recevaient. Très souvent.
On comprendra aisément que je ne comprenais pas grand-chose. J’en percevais, ressentais, imaginais beaucoup. Beaucoup trop, assurément. J’étais sûre et certaine que, le soir venu, se produisait ce que l’on tentait de nous dissimuler, à nous, les enfants, et même résolument persuadée qu’il s’en passait bien davantage, plus tard encore.
Sur un mouvement du côté des grandes personnes, je regagnais aussitôt mon lit. Souvent je m’endormais, craignant d’en ressortir. Je connaissais les interdits, redoutais de possibles représailles. Pourtant je ne me rappelle pas avoir jamais été surprise à ce petit jeu-là.
Il arrivait que retentissent des cris, des hurlements. Les vociférations de la nuit. Ma petite sœur se réveillait, sa respiration s’accélérait. Alors, très vite, je racontais, je racontais. Des comptines et des chansons. Des bêtises imaginées, des paris inachevés. J’inventais n’importe quoi pour que ma sœur ne pleure pas.
Mais c’est une autre histoire, toute notre histoire en fait.
Toujours j’imaginais. À coup sûr j’amplifiais.
Ensuite j’ai grandi.
— Maman, j’ai mal au ventre.
— C’est normal, ma chérie, tu deviens une jeune fille. Si tu as trop mal, je te donnerai une algocratine.
Avoir trop mal ? Mais comment savoir où se trouvait la limite… quand si souvent je m’entendais répondre que je faisais bien des histoires ?
— Aaah, votre fille a mal au ventre ? Hmm, je vois. A-t-elle un tempérament anxieux ?
— Angoissée, Laure ? Oh non… Mademoiselle… chère amie… Mère… Docteur… (et j’en passe ; je savais qu’elle parlait de moi à tous ces gens, parce qu’elle me racontait ensuite ces échanges – oooooh, j’avais horreur de cela) … vous savez, ce n’est pas du tout son style, décrétait Maman qui répondait pour moi, répondait à tout, répondait de moi, répondait de tout.
*
Les années ont passé. J’ai pris de l’autonomie. J’ai compris que le monde des adultes n’est qu’un univers trop vaste où tous n’ont pas leur place ni leur chance.
La nuit ne recèle pas tant de mystères. Le jour aussi il s’en passe de belles et de peu reluisantes. Par tous les temps, partout et tout le temps il s’en vit. Il s’en subit tout autant. Et bien pire.
Entendement largement dépassé, un matin je ne l’ai plus supporté. J’ai baissé les stores comme on ferme les écoutilles, chaussé mes œillères, j’ai construit ma bulle, tenté de m’isoler.
Ma bulle a fait son temps qui depuis un moment tend à se fissurer. Il y a quelques mois un ami que j’aime bien m’a dit : « Une bulle qui éclate, ça fait un arc-en-ciel. »
L’image m’a touchée, mais ne m’a pas coulée. C’était de bon augure, et je l’ai accepté.
~ Juillet 2017

📷 L.C.S.